EN PRIVÉ AVEC MOUSTAPHA NAHAM
‘’Le Dialawaly Festival est devenu le bien de toute une population’’
À la veille de la 6e édition du Dialawaly Festival, l’artiste Moustapha Naham revient sur la genèse de cet événement singulier né à Dagana, son terroir. Sans partenaire majeur, mais porté par l’engagement d’une communauté, ce festival multidisciplinaire célèbre les arts et les cultures du Walo avec ferveur et créativité. Cette année, il rend hommage à la communauté peule.
Il est vrai qu’on est à la 6e édition du Dialawaly Festival. Comment est née l’idée de cette manifestation culturelle ?
Le Dialawaly Festival de Dagana est une idée qui date de très, très longtemps, parce qu’en tant qu’artiste, je participe à des festivals. Un jour, étant au Burkina Faso, précisément à Bobo Dioulasso, où je participais à un festival qui était pratiquement familial, j’ai pensé reproduire le même modèle. Tout s’est passé devant les portes des maisons. Il y a même des concerts qui se sont tenus à l’intérieur des maisons. Tout le quartier y prenait part. C’était animé. À un moment, je me suis dit que je pouvais faire la même chose.
À l’époque, j’organisais déjà le Only French Festival que j’avais exporté de la France au Sénégal. J’avais déjà assez d’expérience pour organiser un festival, pas à la Patte d’Oie, même si c’est mon quartier. Je trouvais qu’il était peut-être plus pertinent de le faire à Dagana qui est également mon terroir. Aussi, à part le Festival de jazz de Saint-Louis, me disais-je, tous les festivals connus se font la plupart du temps à Dakar. C’était l’occasion, pour moi, d’organiser un événement chez moi. Ce qui allait me permettre aussi de jouer souvent devant mes parents, devant mes amis, devant ceux qui m’ont vu grandir.
C’est ainsi qu’a vu le jour le Dialawaly Festival de Dagana. Je me suis réveillé un matin, je pense que c’est quand j’ai fini le tournage du film ‘’Amine’’, parce que j’étais un acteur dans ce film, que je m’y suis mis. L’argent que j’ai récolté, parce qu’en plus de mon rôle d’acteur, j’ai fait la traduction, m’a permis de financer la première édition. Au fil des ans, il a grandi. Je me disais que les partenaires viendraient avec le temps, mais jusque-là je n’en ai pas. J’en aurai peut-être un jour (sourire).
Mais on ne peut renoncer à l’organiser parce que la population en a fait finalement son bien, c’est devenu le bien de toute une population, non seulement de Dagana, mais également des villes environnantes.
Et pourquoi avoir choisi de dénommer la rencontre Dialawaly Festival ?
‘’Dialawaly faye na Nder ba ndam delussi’’ (la victoire à la bataille de Dialawaly a permis de faire oublier la défaite à Nder). On oublie souvent que la bataille de Nder s’est soldée par une défaite pour les Walo-Walo, même si les femmes trouvées dans le village et qui se sont immolées sont restées des héroïnes. Après la bataille de Nder, il y a eu cette bataille de Dialawaly entre les Peulh et les Ceddo Wolof – les Walo-Walo. Après une victoire éclatante des Walo-Walo, les cantatrices, les griots ont sorti cette belle phrase que tout le monde a retenue : ‘’Dialawaly fayena Nder ba ndam la deloussi.’’
Donc, Dialawaly est un lieu assez mythique au Walo et tous ceux qui viendront pour le festival auront peut-être l’occasion de faire un saut là-bas.
Ce festival devrait être une rencontre qui rassemble la communauté daganoise d’abord. Quelle est la part de participation des artistes locaux ?
Les artistes de Dagana sont au début et à la fin du festival. Il est vrai qu’en faisant la programmation d’un festival, on a tendance à penser beaucoup plus aux têtes d’affiche qui viennent souvent de l’extérieur de la ville ou du pays. Cela peut permettre de valoriser le projet. Mais nous nous donnons une place importante aux artistes de Dagana. Prenons l’exemple du carnaval qui est organisé dans le cadre du festival ; il rassemble tous les artistes de Dagana.
Les cantatrices chantent le Walo, les historiens, en faisant le tour de la ville, évoquent les faits marquants de l’histoire du Walo. Le théâtre à sa place avec des scènes de rue, etc. Les communautés participent avec la prestation des Maures par exemple. C’est une belle facette de la diversité culturelle au Walo. On a également la prestation des Peulh, des Bambado et des Wolof. On a même une belle communauté diola là-bas qui participe.
Ainsi, ce sont tous les artistes de Dagana, quel que soit le type de spectacle à faire, qui participent à l’événement.
Donc, Dialawaly Festival n’est pas qu’une série de concerts…
Non, du tout, c’est un festival qui rassemble presque tous les arts. Il y a même du cinéma dedans ! L’année dernière, le jeune cinéaste El Junio de Saint-Louis avait participé, comme il le fait chaque année. Il avait projeté son dernier projet de film à Dagana. Et ça a été vraiment bien accueilli. Il y a eu des expositions de photos, entre autres.
Donc, c’est un festival assez éclectique.
On s’achemine vers la sixième édition (elle s’ouvre ce jour, NDLR). Est-ce qu’après cinq éditions, vous avez eu le temps d’évaluer, de vous dire peut-être que vous allez avoir une nouvelle orientation ou vous allez rester sur le même modèle ?
On peut avoir envie de faire en sorte que le festival soit limité, réduit, simple, mais j’ai fini par comprendre qu’un festival, un tel projet n’est qu’un enfant et il grandit naturellement. Il formulera des exigences en fonction de ses besoins.
Le festival de cette année ne sera pas comme ça a été au début. Le carnaval ne faisait pas partie de la programmation. Le fait de faire des concerts de rue n’existait pas, il y a six ans, tout comme celui de parler de cinéma. C’est finalement le festival lui-même qui oriente les organisateurs, parce qu’au fil des années, pour diversifier et pour rendre beaucoup plus attractif et riche l’événement, on finit par réduire certaines activités pour donner plus de place à d’autres.
L’orientation est simple. Tout ce qui peut valoriser la diversité culturelle, surtout à Dagana, nous intéresse. Je pense d’ailleurs que c’est cette orientation que le festival a déjà prise.
Comment faites-vous pour financer tout cela, tous les ans, vu que vous n’avez toujours pas de partenaire ?
C’est la bonne question à se poser chaque fois pour toute organisation d’un tel événement (sourire). Mais étant l’initiateur, je me suis toujours dit que c’est à moi de mettre la main à la pâte, de m’engager, de peut-être financer le festival au tout début par mes maigres moyens. Et au fil du temps, jusqu’ici, j’avoue que contrairement à ce que tout le monde pense, le festival n’a pas un partenaire digne de ce nom. On a des contributeurs, des donateurs. En dehors de ceux-là, ce sont mes maigres moyens qui servent. La musique ne me nourrit pas, peut-être que c’est moi qui nourris la musique. Finalement, les spectacles que je fais hors du pays, surtout en France, me permettent d’avoir une petite économie réservée spécialement au festival.
Et une fois sur place, c’est en fonction du budget qu’on a qu’on se demande ce qu’il est possible de faire cette année. On touche du bois, mais jusqu’ici, tout fonctionne correctement. On arrive à avoir des têtes d’affiche, à faire jouer tous les artistes locaux et à donner plus de visibilité à l’événement avec la participation de nos amis de la presse qui soutiennent ce festival. Sans la presse, on n’aurait pas une telle visibilité.
Jusque-là, vous n’avez pas pensé à un système qui permettrait à l’événement de s’autofinancer, un ticketing par exemple pour les concerts ?
Pour la première fois, on va faire du ticketing, parce que tout simplement, la tête d’affiche nous coûte excessivement cher. Et la seule manière, peut-être, de limiter la casse, c’est de faire une billetterie. Mais jusqu’ici, tout a été gratuit pour le public daganois. On est sur le chemin de pouvoir, tant soit peu, peut-être rentabiliser un tel investissement.
Cette année, que proposez-vous en termes de programmation au public ?
Le festival se fera les 8, 9 et 10 aout. Le 8 au matin, il est prévu un point de presse, comme chaque année, qui se fait au musée Fudu, à l’espace Dialawaly, qui est un espace que l’association a construit pour permettre aux artistes locaux d’avoir un endroit où prester.
L’après-midi, à 17 h, c’est la cérémonie d’ouverture du festival, avec toutes les autorités locales, en plus des invités et de la presse. Et dès qu’on termine, comme chaque année, la cérémonie d’ouverture, c’est le carnaval de Dagana qui commence. On est ainsi au cœur du festival, aussitôt après la cérémonie officielle. Le carnaval est un rendez-vous que tout le monde attend, parce que c’est un événement qui rassemble toutes les populations de Dagana et ses environs. Un carnaval qui dure plus de trois heures et qui se passe dans les artères de la ville.
C’est le moment que personne ne devrait rater. Le quartier où j’ai grandi et qui est identifié comme celui des Maures, à cause de leur forte présence dans la zone, recevra une prestation avec, cette année, un orchestre qui vient de Nouakchott, qui va faire un spectacle pour la communauté maure, même si tout le monde est invité, bien entendu.
Le lendemain au matin, il y a une séance de reboisement, parce qu’il faut allier l’utile à l’agréable. On va planter des arbres dans diverses artères de Dagana. C’est un cri du cœur. Je pense personnellement qu’on doit faire des séances de reboisement. Il faut planter des arbres comme l’a dit dernièrement le président Diomaye. Surtout au nord du Sénégal, où il fait excessivement chaud. Le seul fait qu’il n’y ait pas de pluie est lié à l’absence d’arbres. Ce n’est pas en priant Allah qu’on va avoir de la pluie.
Dans la programmation, on a aussi ce qu’on appelle le son au salon. C’est une trouvaille qu’on va initier cette année. Contrairement aux autres festivals, dans celui-ci, les festivaliers se retrouvent au même endroit. Pour la restauration, on se retrouve tous pour manger le bon ‘’ceebu jën’’ du Walo, le thé autour d’une table à papoter. Et on s’est dit, le mieux, c’est d’instaurer ce qu’on appelle le son au salon, qui permet à l’artiste qui ne fait pas la grande scène, d’avoir l’opportunité, avec sa seule guitare, de prester deux, trois morceaux et de donner la place à un autre.
Durant tout le festival, ce programme va être déroulé. Tant qu’on est ensemble, en tant que festivaliers, on peut partager des moments magiques. Ça a été fait l’année dernière et c’était top. Alors, après ça, il y a ce qu’on appelle les concerts de rue. Ils vont se faire dans les artères de Dagana. On peut choisir un quartier où peut se tenir un événement comme ceux qu’on voit ces derniers temps : un bal des années 1960 ou 1980 et juste après, on y organise un concert.
La nuit du samedi, c’est la soirée phare avec Abou Diouba Deh. Cette année, on a dédié le festival à la communauté halpulaar. On espère recevoir toutes les figures marquantes de la communauté halpulaar de Dagana qui seront honorées ce jour-là, en plus du concert. La prestation d’Abou Diouba est très attendue (rire). Ça va être exceptionnel, c’est sûr. Et puis, le lendemain dimanche, on aura encore des concerts de rue, mais pour la soirée, on aura l’orchestre Gouneyi de Saint-Louis qui, au début du festival, avait été le premier groupe à avoir accepté de venir jouer, sans bourse déliée de ma part.
C’est l’occasion de leur tendre la perche et de leur dire, ce festival vous appartient, il faut revenir, parce que la population daganoise vous attend.
Voilà autant de choses qui, entre autres, vont rythmer le festival. Le hip-hop a sa place dans cette rencontre. Une scène est prévue le soir du 7 aout avec tous les rappeurs de la zone. Donc, il n’y aura pas que les artistes de Dagana, mais de tout le département. Il y a eu un concours hip-hop gagné par un jeune qui va être la tête d’affiche de la soirée.
Pourquoi avoir décidé de rendre hommage aux Peulh ?
L’année dernière ainsi que les précédentes, on a choisi différentes communautés, dont les Maures. Les communautés sont choisies en fonction de l’évolution du projet. Par exemple, lorsque le festival se faisait de l’autre côté de la ville de Dagana, dans mon quartier, on me disait que j’étais du quartier des Maures, mais le festival se faisait dans un autre coin de la ville. C’est pour cela qu’on a créé le carnaval pour dire : si ‘’vous ne venez pas au festival, le festival viendra à vous’’. Cette année, on s’est dit, naturellement, qu’il y a une forte communauté peulh surtout les Bambado, qui sont une frange de la communauté peulh. Et eux, ils occupent une place exceptionnelle dans le festival. Il faut venir voir pour le savoir. Ils sont exceptionnels, réceptifs et disposés à apporter leur soutien.