« Moah le fils de la folle » de Clément Zongo : le remède aux maux de tête

Editée en 2018 aux éditions Céprodif, « Moah le fils de la folle » est la première œuvre du journaliste et romancier Clément Zongo alias Alexis Yaméogo. Dans ce livre miroir de 210 pages divisées en 34 parties, l’auteur nous renvoie l’horrible reflet de nos agissements inhumains envers les plus démunis. L’intolérance, la mal gouvernance, la quête de l’identité, les discriminations à l’endroit des malades mentaux, orphelins, mendiants et autres dans nos sociétés, sont quelques thèmes abordés dans ce roman. La folie appartient-elle aux marginaux de la société ou touche-t-elle aussi ceux qui pensent être sains d’esprit ?

A Gomboland, un pays africain dans une époque post coloniale, survit dans les rues Moah, un garçon d’environ 7 ans, rejeté par la société car issu des entrailles d’une marginale, une folle. Malgré son parcours parsemé d’embuches, ce garçon deviendra plus tard le remède de son pays, en proie à une absence de raison générale.

Nous laissons notre regard errer sur la couverture du roman, car elle est en contradiction avec le titre : « Moah le fils de la folle ». En effet, le visage du jeune Moah est calqué sur un fond blanc. Dans son insouciance,  il sourit et regarde vers l’avenir. Mais quel avenir pour celui qui est déjà maudit depuis le sein de sa mère? Lorsque nous regardons de plus près, nous réalisons donc qu’il n’a d’autre choix que de regarder ailleurs, car ce qui se passe près de lui n’est que souffrance. Ses yeux innocents et fragiles se heurtent violemment au mépris, à la méchanceté gratuite et aux insultes des gens comme lui, ceux que l’on fuit comme la peste. Heureusement, la présence importante de la couleur blanche sur la couverture redonne de l’espoir, car en toute chose, il faut croire en ses rêves et se battre pour les réaliser. N’ayant rien que ces yeux pour le guider et se préparer pour son avenir, Moah grandira ainsi plus vite que son âge, en observant minutieusement son environnement fétide. 

Un fin observateur de la société

Sur le dos de sa mère, Moah voit le monde qui l’entoure. Dans la peau d’un expert en sociologie, il analyse les choses. Ses travaux d’observations intensives lui permettent de  comprendre que la société est méchante, sans cœur, cruelle et injuste envers ces malheureux différents des autres par le physique et le mental. Haut comme trois pommes, il en vient à cette conclusion dotée d’une grande sagesse : «Pour moi, il n’y  a pas d’entête dans le genre humain. Il n’y a que des hommes et des femmes. Il n’y a que des fous qui s’estiment en première loge et considèrent les autres comme la lanterne rouge de l’ordre social ». 

Aussi, grâce à ce jeune chercheur, nous découvrons que la folie possède deux faces. Il n’y a pas que les fous qui se promènent dans les rues, certains vivent dans des maisons luxueuses et dans l’opulence. Cette affirmation se confirme lorsque Moah, sa mère et sa jeune sœur qui vient de naitre, se voient refuser l’hébergement dans le garage d’une belle villa alors qu’un orage menaçait. Leur bienfaitrice, dans ce cauchemar, a été la chienne de ces fous sans cœur, qui sauva le bébé et son frère qui risquaient de disparaitre dans les eaux comme leur mère.  Nous retenons dans cette partie que le philosophe anglais Thomas Hobbes avait raison quand il a affirmé que «L’Homme est un loup pour l’homme». En effet, le comportement de certains face à cette pauvre dame sans défense et son fils, s’apparente à une folie plus sauvage que celle des animaux. Ils se comportent comme des bêtes carnivores qui s’abreuvent impunément du sang et de la chair des nécessiteux. Faut-il être moins nanti pour avoir un cœur? 

En parcourant cette œuvre, nous constatons, qu’en plus de ces deux camps ravagés par une folie inconnue, il existe des personnes qui souffrent également d’un mal. Leur démence est le fait qu’ils manquent de moyens pour panser les maux des marginaux malgré la richesse en amour de leur cœur. Plusieurs exemples le prouvent, car sur leur chemin de croix, le garçon et sa mère ont fait des rencontres divines : Gorandi le jeune vendeur de médicaments de la rue, qui s’avère être en réalité le frère aîné abandonné de la folle, Baba, celui qui leur sauva la vie dans un marché et le catéchiste Jacques Zen qui adoptera Moah et sa sœur. Ces derniers sont mis sur leur chemin, comme des bons samaritains pour leur permettre de souffler un  peu. Comme des pilotes automobiles, ils font des escales, le temps de se reposer, de se désaltérer et de changer les pneus de leur voiture pour reprendre une course folle vers une ligne d’arrivée inconnue et insaisissable.

Comme un soldat d’élite

Grandir dans un tel univers est formateur. Tel un soldat entraîné pour aller sur le champ de bataille, Moah est prêt à vivre dans n’importe quelle situation de la vie. Il est formé à résister à la faim, à la soif,  à la douleur, au mépris, à l’humiliation, au refus, aux coups, à l’abandon et même à la mort. Armé à bloc tel un commando, il est apte à mener le combat de sa vie, car il a pour lui une volonté de réussite. En effet, il  veut plus tard venger les laissés-pour-compte. Pour lui, pas question d’utiliser cet odieux adjectif «Fou» pour qualifier ces derniers, qui en réalité souffrent de maux de tête comme sa mère. Ainsi, après de brillantes études en psychiatrie à l’étranger, Moah devient le 3e camp, celui qui a toute sa tête et détient le remède pour soigner les riches et les pauvres.  «Le Gomboland d’en haut et celui d’en bas avaient sérieusement mal à la tête. Je devais jouer à l’arbitre et siffler pour mettre fin à la démence nationale ?» écrit-il.

« Moah le fils de la folle » est une œuvre qui nous déstabilise au point de nous faire fondre littéralement en larmes tant la souffrance, du reste injuste de ce jeune innocent et de sa mère est grande. Aussi  à l’image de l’impact laissé par une balle, ce roman marque et nous ramène à la raison. Nous devons faire preuve de plus de tolérance, de compassion face aux personnes vulnérables, qui écument les rues et quémandent de maigres pitances pour leur subsistance. 

De plus, la relation entre le fils et sa mère est l’un des plus grands enseignements sur l’amour. Moah voue un culte à sa mère et est le seul à voir en elle un être humain riche en qualité, contrairement aux autres qui la réduisent au statut de folle, de puante, de personne nuisible à la société. «A part ses maux de tête, ma mère rivalisait de beauté avec les fées» clame-t-il. Porté par cette passion, sa génitrice se révèle être le remède de sa folie pour la justice qui le fera sortir des décombres des poubelles pour la citadelle. Etre témoin de tant d’émotions nous fait penser au célèbre poème « A ma mère » de l’écrivain guinéen Camara Laye.

En sus, ce qui nous a le plus marqué dans cette œuvre, c’est le fait que Moah fait arrêter un cortège présidentiel pour venir en aide à une malheureuse femme maltraitée par les forces de l’ordre, qui refusent qu’elle soit sur la haie d’honneur car selon eux, une folle ne mérite pas une telle exposition. Son humanisme et sa soif de la justice lui ont permis de retrouver sa mère, qu’il croyait morte depuis plus de 10 ans. 

1er prix du genre roman de la 19e édition  de la Semaine Nationale de la Culture (SNC)  en 2018, «Moah le fils de la folle» est comparable à la mystérieuse caverne de l’histoire d’«Ali Baba et les quarante voleurs». En effet, nous ressortons les mains chargées de biens inestimables, tels que la tolérance, l’amour pour son prochain et la compassion. Mais pour y accéder, l’on peut se passer aisément de la phrase magique du conte « Sésame ouvre-toi », car ici la clé est universelle, et c’est le cœur qui bat en chacun de nous.

Anaïs KERE (Burkina Faso)NB : Article produit dans le cadre de la 1ère session de la formation en critique d’art organisée par l’Agence Panafricaine d’Ingénierie Culturelle – APIC

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