Kuma de Hawa Aliou Ndiaye ou la révolte silencieuse

Le court métrage Kuma de la réalisatrice malienne Hawa Aliou Ndiaye se dresse comme une dénonciation du viol,  la pédophilie et l’inceste. Ce court métrage au dénouement tragique sonne la révolte d’une victime dont la liberté et la paix intérieure résident dans sa vengeance contre son agresseur.     

Le silence n’est-il pas une forme d’expression aussi puissante que les mots, surtout quand il est accompagné d’actions ?  Le film  Kuma est la métaphore de ce silence. Aucune phrase prononcée, quelques mots à peine audibles. Kumaqui signifie pourtant la parole n’est, en effet, qu’un creuset de silence, d’émotions bouleversantes et d’actions dans lequel Hawa Aliou Ndiaye promène le spectateur. 

Treize longues minutes durant, le spectateur est tenu en haleine tant le silence est assourdissant, les scènes saisissantes. Pour se libérer et sortir sa sœur cadette des griffes de leur père violeur, Anita, l’héroïne du film, décide de mettre fin, à jamais, aux désirs sexuels de leur père. Voici ce qui constitue le nœud de cette fiction de la réalisatrice malienne. 

Les premières images de Kuma présentent une voie de la circulation avec des bruits de moteurs d’engins et rires d’enfants. La caméra est instable et la qualité des images discutable. Ces images tremblantes poussent le spectateur à la concentration. Et quand les images retrouvent leur stabilité et lucidité avec le son d’une flûte et du djembé (tam-tam) comme musique de fond, on se retrouve dans un centre de détention pour femmes. Dans des cellules, ce sont des prostituées, des délinquantes  une femme en enceinte allongée sur les pieds de sa codétenue, gémissant et se tordant de douleur et dans une autre, l’héroïne du film est seule. Elle est hantée par des souvenirs douloureux, des scènes de viol dont elle a été victime. Elle se débat et finit par s’en débarrasser, toute essoufflée. Son père est l’agresseur ! 

Dans ce cachot, les conditions de détention interpellent le spectateur sur la condition des prisonniers dans notre société. Aucune commodité. Les travaux du centre inachevés, les détenues sont assises à même le sol battu. Une femme saine d’esprit partage une cellule avec une folle. La réalisatrice se sert du flashback pour ramener le spectateur à l’acte ayant conduit à l’arrestation de l’héroïne. Les plans larges, les gros plans et le zoom sont utilisés pour permettre au spectateur d’être plus près de l’action et de pouvoir mieux appréhender les émotions des personnages.    

Dans la cour familiale, le temps menace, la jeune fille s’apprête à puiser de l’eau dans un puits quand son regard teinté de dégoût croise celui de son père violeur qui sort de la maison après un forfait. Sa victime du jour, la fille cadette de la famille qui doit avoir moins de dix ans. Une fois le père retourné dans la maison, Anita, le visage serré, le regard emprunt de dédain, est déterminée à mettre un terme définitif aux actes ignobles de son pervers de père. Elle le suit dans la chambre et quand ce dernier tente de la violer, elle se sert du couteau qu’elle dissimulait sous son pagne. L’agresseur rend l’âme dans la foulée de l’action. 

Ce dernier souffle de son agresseur est accueilli comme un ouf de soulagement, vent libérateur pour la jeune fille qui n’avait que trop souffert du comportement indigne de leur père. Cette liberté, elle la savoure sous une pluie.  Elle exprime sa joie à travers la danse. Les mouvements de son corps expriment la liberté et l’espoir. Liberté pour celle qui était hantée et espoir pour sa sœur qui n’aura plus à subir la perversion d’un père indigne.  Elle lance ensuite un sourire à sa petite sœur et poursuit sa danse dans une rue boueuse où elle est arrêtée par la police. Ni la vue de la police la prison ne l’empêchent de savourer cette liberté. Un rôle parfaitement interprété par Habibatou Ibrahim Maïga, aujourd’hui une étoile montante de la danse et la performance au Mali.  La carte de l’expérience est revenue à Maimouna Doumbia (la mère) et Modibo Sacko (le père) qui apportent une plus-value à l’œuvre. 

Ce court métrage est une dénonciation du viol et la pédophilie, qui sont des sujets presque tabous dans notre société où les victimes sont souvent rejetées. Or ces victimes de viol et de pédophilie méritent d’être écoutées et aidées à surmonter ces épreuves dont les séquelles suivent certaines toute leur vie. Ce film est une belle réussite  cinématographique et un signe annonciateur d’une nouvelle génération de cinéastes maliens. Pas surprenant qu’il ait raflé la mise avec trois prix lors de la 19e édition du Festival Clap Ivoire en septembre 2019 à Abidjan. Il s’agit du grand prix Kodjo Ebouclé, le prix de la meilleure interprétation féminine décerné à Habibatou Ibrahim Maïga et le prix de la meilleure photographie revenu à Bassékou Tangara.   

Youssouf KONE (Mali)NB : Article produit dans le cadre de la 1ère session de la formation en critique d’art organisée par l’Agence Panafricaine d’Ingénierie Culturelle – APIC

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