Conflit de générations: « Sous fer » de Fatoumata Keita 

Sous fer, (éd. La Sahélienne 2013), le premier volet de la trilogie romanesque de l’écrivaine malienne Fatoumata Keita est une rencontre de générations. Des pratiques anciennes ancrées dans la société malienne se frottent à la modernité. Sous fer met à nu les conséquences néfastes de certaines pratiques comme l’excision et la polygamie. 

Originaire de Mandé connu pour sa richesse en termes de traditions, Fatoumata Keita ne pouvait choisir un meilleur endroit pour questionner les deux modèles de société : tradition et modernité. Sous fer, écrit-elle pour signifier l’excision. Une pratique ancestrale, d’une part prônée par le respect des coutumes et d’autre part rejetée pour ses conséquences néfastes, qui divise les personnages du roman. C’est dans cette guerre générationnelle que Fatoumata Kéïta embarque le lecteur qui, tout au long de l’ouvrage, est émerveillé, choqué, questionné sur les réalités de notre société. La maîtrise de la langue française facilite la narration de l’intrigue et les choix des mots l’auteure aide le lecteur dans sa compréhension de l’histoire.   

Nana, l’héroïne du roman née et grandie en ville, est envoyée au village de son père pour des vacances. A Muruba (grand couteau selon l’origine du nom du village), on découvre que la jeune fille de 18 ans, dont la mère combat l’excision, n’a pas été mise sous fer (excisée). La famille à Muruba décide alors de respecter la tradition. Nana sera-t-elle une exception ? Comment échapper de cette pratique ? L’auteure fait voyager le lecteur dans le Mandé profond où le respect des coutumes et mœurs est une règle quasi inviolable. La pratique de l’excision, combattue selon une idéologie occidentale et qui reste un sujet tabou dans une société malienne à majorité musulmane, se trouve parallèlement ancrée dans les traditions de ce pays.

Le poids des traditions 

L’excision est l’un des multiples thèmes qui opposent les personnages de Sous fer. La polygamie, le lévirat, le mariage forcé, l’émigration clandestine et les questions identitaires y sont également abordés. Le poids des traditions est surtout porté par Kanda, le père de Nana, fonctionnaire de police et monogame dont le régime matrimonial est perçu comme une transgression des règles de sa communauté, où le lévirat est un devoir et une responsabilité pour les hommes. En effet, au décès de son frère, l’homme est tenu, selon la tradition, de prendre comme épouse la veuve de son défunt frère afin que les enfants du défunt puissent grandir dans leur famille paternelle. Une responsabilité que Kanda a fui, une coutume qu’il a foulée au pied selon ses frères de Muruba. Un acte considéré comme un déshonneur pour toute la famille Magassouba. 

Contraint par son beau-père à signer la monogamie, Kanda se voit rejeté par sa famille voire sa communauté qui le qualifie de renégat et « homme de femme », pour signifier un homme qui se soumet au désir de sa femme. Le pont est coupé entre le policier et sa famille de Muruba. Kanda avait-il le choix ? Jeune, il est obligé par le père de son amoureuse Fata, tombée enceinte hors mariage, de l’épouser sous le régime monogamique, seule condition de leur union. La culpabilité d’avoir trahi les siens ronge Kanda qui, après plusieurs années, décide enfin de tenter une réconciliation. Après un séjour au village qui lui permet d’obtenir le pardon de sa famille et de sa communauté, le policier décide, pour renouer de plus belle les liens avec les siens, d’envoyer sa fille Nana à Muruba. 

La révolte 

Ce retour à la source, censé rapprocher Kanda et sa famille finit par devenir le fossé d’incompréhension qui le sépare de nouveau des siens. La raison ?  L’excision et le mariage forcé de Nana pourtant destinée à des études de médecin. Ses oncles paternels veulent la marier à Magandian, un aventurier revenu fortuné d’Espagne, afin de bénéficier des largesses de ce dernier. Nana qui tente en vain d’échapper à sa mise sous fer finit par y laisser sa vie suite un écoulement de sang. 

Ce livre est un véritable appel à une remise en question des pratiques ancestrales qui restent encore irrévocables dans notre société même au XXI siècle. Dans Fer sous, la femme est mise sous la domination masculine soutenue par la tradition. Sujet d’assujettissement, elle n’a presque pas le droit de s’en plaindre. Elle accepte son sort d’être femme dans une société qui sacrifie ses droits à l’autel de la tradition, même si Fatoumata Keita se sert du personnage de Fata pour sonner la révolte féminine face à l’injustice sociale. Malgré le refus des frères de son mari de l’associer aux décisions concernant sa fille, Fata s’invite au conseil de famille. 

Fatoumata Kéita ne dénonce pas. Elle jette un regard sociologique sur une société malienne encore sous l’emprise des pratiques anciennes. Elle invite surtout à une redéfinition de la place de la femme dans notre société. Les deux derniers livres de la trilogie : Quand les cauris taisent et Les mamelles de l’amour (édi. La Sahélienne, 2017) ne dérogent pas à la règle car Fatim (son surnom) s’y penche sur la question de la polygamie et le lévirat, des deux autres pratiques qui étouffent le désir d’émancipation de la femme. Dans cette trilogie, Fatoumata Keïta tente de « malinkeniser » le français. Le Malinké, principale langue du Mandé est assez proche de la nationale vernaculaire du Mali, le Bambara. Ainsi, tout au long du roman, le lecteur tombe sur des expressions comme « attacher un fil au poignet d’une fille » pour dire qu’elle est déjà réservée pour ou par un homme dans l’intention de l’épouser. L’auteur emploie également plusieurs mots Bambara comme : Diati (tout à fait), N’Kôrô (grand frère ou grande sœur), ou encore Fugadiba (grand (e) lâche). 

Lauréat du Prix Massa Makan Diakaté et celui du 2e meilleur roman de la rentrée littéraire 2015, Sous fer nous rappelle un ouvrage d’anthologie : Sous l’orage de feu Seydou Badian de l’un des plus grands noms de la littérature malienne et africaine. Le live de Foutoumata Kéïta ne s’arrête pas qu’aux thèmes qui divisent, il exhibe et vante la richesse culturelle du Mandé, berceau de la charte de Kouroukan Fouga, l’une des plus anciennes constitutions du monde qui fut élaborée en 1236 sous le règne du fondateur de l’empire du Mali, Soundjata Kéïta dont notre écrivaine est issue de la lignée.  

Youssouf KONE (Mali)
NB :
Article produit dans le cadre de la 1ère session de la formation en critique d’art organisée par l’Agence Panafricaine d’Ingénierie Culturelle – APIC

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