Littérature : La saison des perversions de Julien Makaya Ndzoundou

C’est le premier roman de Julien Makaya Ndzoundou, mais certainement pas son premier réquisitoire. Auteur de trois essais, on lui reconnaît un ton subversif, caustique, franc.

A travers le roman, il élargit les possibilités du langage avec l’usage du grotesque et du cocasse, comme beaucoup avant lui. Assurément, la littérature congolaise n’en a pas fini de cristalliser la résilience, de braver des réalités sociopolitiques pénibles. Julien Makaya Nzoundou hérite d’une inclination au satirique qui prend racine dans le Congo littéraire du XXe siècle. La vie et demie de Sony Labou Tansi, Le Pleurer-Rire d’Henri Lopès et 980 000 de Maxime N’Debeka sont autant de textes représentatifs de la témérité de ceux que Boniface Mongo-Mboussa appellerait « Les indociles ». On entendrait, comme une ritournelle, résonner la radicalité d’un Tchicaya U Tam’si, dans Le ventre :

« Non.

Je dis : Non.

Non.

Je dis : Non. »

On s’en remettrait à Aimé Césaire qui, au cours d’un entretien dans la revue Présence Africaine, affirmait : « C’est quoi une vie d’homme ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… C’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… Je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté ». C’est aussi le sens des vers de Gaël Faye qui affirme, dans un poème : « Tant qu’il y aura des hommes, des femmes et surtout des enfants à qui sont interdits ou refusés le droit de rêver, s’inventer une destinée, bâtir simplement un projet de vie, il faudra trouver la force de dénoncer, s’insurger… » C’est dit ! la dénonciation est toute l’histoire de la littérature congolaise, sinon africaine.

Et bien que des auteurs – à l’instar d’Alain Mabanckou, Daniel Biyaoula, Wilfried N’Sondé, Jussy Kiyindou et même Emmanuel Dongala avec des œuvres comme La sonate à Bridgetower –, se démarquent de ce qui apparaît – à bien des égards – comme le poncif de la littérature africaine, avec au centre des œuvres le problème noir, l’adoption d’un ton conflictuel vis-à-vis du Blanc ou des dictateurs, le remuement sociopolitique africain demeure un des principaux leitmotiv de la création littéraire. Benoît Moundélé-Ngolo, Marius Nguié, Florent Sogni Zaou, entre autres, tous contemporains de Julien Makaya Ndzoundou n’échappent pas à cette propension à ressasser les travers de la société congolaise.

Si Julien Makaya, dans ses essais, aborde de plein fouet des questions politiquement sensibles, avec un certain rapport à l’histoire, il propose, cette fois, un roman vigilant, ingénument honnête, axé sur la condition féminine. Qui, professeur, joue à serre-croupière avec ses étudiantes pour leur passage en année supérieure, qui, femme mariée, se complaît à l’adultère pour l’ascension sociale de son mari. L’égrillarderie définit les rapports homme-femme, et l’idée de la rétribution n’est jamais loin, à l’instar de Jolina, maîtresse du Professeur Prince Imbouanga-Mobé, qui, après avoir appris la nomination de ce dernier à un poste ministériel, lui exige un poste dans son cabinet. Mais à force de commerce charnel, les personnages se heurtent à de fâcheuses contingences, à en faire émerger une morale digne de la phrase de l’écrivain américain Armistead Maupin, dans Chroniques de San Francisco : « Il y a de meilleur moyen que le sexe pour créer des liens profonds et durables ».

Cette course à la luxure coexiste avec des réalités politiques fréquemment décriées : un dictateur à la tête de l’Etat, un pays marqué par la corruption, les détournements de fonds, l’égoïsme des autorités publiques, la misère du peuple, le népotisme et les pratiques fétichistes ; et comme la plupart des romans congolais qui s’inscrivent dans ce registre, la notion de pouvoir se confronte à celle de contre-pouvoir, le pays est fictif, ainsi que les noms des personnages – en dépit d’une onomastique qui renvoie souvent aux langues du terroir congolais –, et la narration est précédée d’un avertissement qui prévient l’évocation d’une quelconque similarité avec la réalité. C’est classique.

L’auteur n’échappe donc pas à son « vieux démon » : une urgence militante immédiate, sur le plan politique, pas plus qu’il n’est rattrapé par ses réflexes de spécialiste en psychopathologie du SIDA, ou par l’élan langagier de l’essayiste, factuel, acratopège, quelque peu naïf. Sans doute, l’œuvre de Julien Makaya constitue un continuum.

Julien Makaya Ndzoundou est psychologue-clinicien, psychothérapeute et enseignant. Il est auteur de trois essais : Pour une nouvelle gouvernance du Congo-Brazzaville (L’Harmattan, 2015), Métempsychose constitutionnelle en République du Congo (éditions La Doxa, en 2016), Crise et décadence de l’Afrique noire (L’Harmattan, 2019).

Émeraude Kouka

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1 réponse »

  1. Très bon papier. Court, précis et concis. Il est évident que la littérature africaine au-delà de la recherche de l’esthétique et du prestige de la rhétorique, dénoncer le néocolonialisme sauvage et les dérives endogènes qui sont à l’origine de l’immersion et de l’hibernation de plusieurs pays africains.

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