L’image tissée… Au-delà du silence : Tout est mouvance, tout émouvance

« Les racines peuvent bien être sous la terre, mais les fleurs fleurissent à l’aire libre et à vue ».

Fernando Pessoa, poète portugais.

Avec un fil, au fil du temps, le créateur émouvant se situe dans le mouvant, dans un ailleurs plus profond. Par ce temps particulier de l’ailleurs, la réalité et le rêve se mêlent dans le grand flux de l’Univers.  A l’intérieur de cet Univers, nous partons à la découverte de cet ailleurs ou de cet « autre » qui semble nous regarder et nous le regardons en perdant la vue. D’un appel à l’ « autrement », le passage vers le différent a besoin d’un autre regard que celui des yeux. Ce créateur émouvant arrive à partager une matière-émotion créatrice à l’intérieur du silence.

l’« Émouvance des Émouvants »

Une écriture qui tend à aller vers un au-delà du langage et un silence qui commence à annoncer la naissance de l’Émouvance dans l’histoire de l’art en Afrique. Une parole qui tait et un silence qui parle. Cette parole s’émeut et se veut dans l’« Émouvance des Émouvants », nouveau courant d’aire artistique fondé par l’artiste Sadika Keskes lors de sa rencontre avec Maître Mohamed Benkhalifa, politologue, avocat international et coach certifié. Une parole qui aspire au silence à Tunis-Gammarth, afin de déclarer « De l’apologie du beau à l’éloge de l’émotion dans l’art du contemporain », texte fondateur de ce courant, écrit par Sadika Keskes, artiste-souffleuse de verre suite au prodrome de Maître Mohamed Benkhalifa intitulé « Plaidoirie d’un renouveau en mouvement : Des frontières de l’art dit « contemporain » à son dépassement ».

C’est la beauté qui occupe toute la place dans l’Émouvance car elle est bien souvent liée à l’œuvre d’émotion. Comme un arrêt sur voyage, un arrêt sur image, Sadika Keskes a interrogé la notion de la beauté qui est accordée à l’artistique ou à la vie intérieure de l’œuvre. Cette vie peut être photographique quand Maître Benkhalifa a perçu l’image comme « surface sonore à l’onde saisissant sa profondeur ». Nous avons besoin d’un nouvel empirique sur la beauté plus apte à saisir le caractère artistique de l’image entre ce qu’elle montre et ce qu’elle cache.

Tout est lumière

Qualifiés comme des artistes « en émouvance », ce courant d’aire artistique cherche à concilier la parole et le silence et à harmoniser l’image et son absence dans un esprit de l’art dit « contemporain ». Comme le coup de dés qui fonde une nouvelle poétique, l’image photographique s’interroge sur ses valeurs poïétiques, afin d’ouvrir en grand la question de sa source eidétique et de sa réception esthétique. Tout est lumière, du blanc de la page au silence de l’image, Mallarmé en tant que poète du silence écrit dans l’ombre pour obtenir des mots de lumière. De même, l’image a besoin d’ombre et de lumière pour sa venue au monde et pour être vue par le monde. Elle est faite de silence par la révélation de l’ombre, lié assurément à l’inspiration créant l’intention de l’acte photographique. Le poème de Mallarmé qui serait « le poème tu, aux blancs » tend à l’effacement qui est, par excellence, fulgurance à révéler. Un langage qui parle par le taire et qui s’exprime par le non faire au moment le plus opportun de l’instant.

Image après silence, elle fait et retient le silence. Comme a écrit Lemagny : « La photographie est muette comme un caillou », mettant un point d’orgue sur le monde noétique, imageant et émouvant qui sollicite d’autres modes de perception. Ce monde est mouvant, flottant qui oscille entre le même et l’autre, voire entre l’identité et l’altérité. C’est ce que les japonais appellent « le monde flottant ». Par son caractère oscillatoire, ondulatoire et vibratoire, l’image s’ouvre sur l’écart, sur un espace dialectique mis en tension entre le regardant, le regardé, le photographié et le photographique. Loin de la représentance, elle est tissée par la différance car elle est intérieurement fondée par un jeu de différences et de dichotomies. L’oxymoron lié à cette cohérence a-cohérence de l’image forme un orchestre à l’image des contraires d’Héraclite tel un mélange de sens et de sons aimant.

La naissance d’un être est la mort d’un autre

 La première chose qui frappe Héraclite quand il regarde le monde visible, c’est l’universel changement qui est dans les choses. Tout l’Univers se trouve soumis à la loi des contraires, car la naissance d’un être est la mort d’un autre, et la destruction d’une chose est la production d’une autre. Aujourd’hui, l’image bouscule les notions de beau et de laid, d’éternité et d’éphémère, afin d’être une image tissée à travers laquelle quelque chose disparaît dans le même temps que quelque chose apparaît de cette disparition. En outre, s’agissant de l’utilité du beau, Victor Hugo dans ses proses philosophiques écrira : « ce qu’on nomme le fond, ce n’est que la surface, et le vrai fond c’est la forme ». Cette forme est par essence, émotion offrant au spectateur l’occasion de regarder « au-dedans ». Et ce d’avoir pénétré dans l’énigme, le secret que porte notamment la forme.

Le processus menant au photographique cherche à décrypter l’invisible chez l’artiste comme chez le spectateur qui cherche à regarder, découvrir, rêver, sentir, se mouvoir ou encore s’émouvoir. Cet acte qui permet de flotter entre les effluves du temps et de l’espace, révèle comme les fameux punctums de Barthes, un fruit du hasard tel que la poésie de René Char qui jaillit pour offrir au monde extérieur son fruit sec. Une poésie charienne éclatée déclarant comme témoignage qu’il s’agit de retomber dans le silence de la page et une image qui s’articule entre le fond et la forme poussant au surgissement d’un détail, une tache qui s’inscrit profondément dans le silence, celui qui est visuel. La photographie, selon Vilém Flusser est « une surface immobile et muette ». Cette surface est singularité dans la mesure où la tache née, amalgamée du temps, convie à voir l’arc-en-ciel fleurir dans le présent, dans le présent, dans le présent, à l’instar de Maître Benkhalifa qui voit « le présent comme écho au surgir de l’encore ».

La photographie, une surface immobile et muette

Ce qui est admis s’inscrit dans l’idée que la photographie est l’art de l’instant. Devant la spécificité de cette instantanéité, émerge ce détail flottant en dévoilant un visible autre, basculant dans l’invisible et permettant de montrer « ce quelque chose qui n’existe pas », voire le non-étant qui « déchire la trame de l’étant » tel Adorno. L’apparition de ce détail ou de cet « autre » nous ramène à la question de l’origine, à savoir l’être. Entre « être » et « apparaître », l’image produite dans l’art du contemporain ne relève plus de l’être, mais plutôt du non-être. Il y a donc une forme d’être dans le non-être même de l’image. L’Étranger et Théétète, selon les passages du Sophiste, ont débattu ce problème, afin de garder la liaison étroite entre l’être et le non-être. « Il se peut bien que, d’une manière très insolite, une certaine liaison de ce type entrelace le non-être et l’être », affirme Théétète en répondant l’Étranger. L’image relève à nouveau de l’être puisqu’elle possède une existence matérielle incontestable. Ce non-être, selon Maldiney, « constitue le moment proprement esthétique d’une œuvre ». Cette œuvre photographique devient un acte de création et d’émotion qui suscite l’esprit du spectateur dans son être perçu, à savoir « cet être sensible que je suis ». Je suis un être émouvant par les vibrations du monde flottant. À l’ombre d’un voyage dans le présent, j’écoute la parole du silence.

L’émotion créatrice de l’artiste cède la place à ce que regarde le spectateur pour y concentrer davantage l’émotion et donner naissance à un regard intérieur, afin de découvrir son être profond, au-delà du silence. Si le poème éclate, le silence de l’image parle dans la lumière. Le poète et le lecteur sont d’éphémères compagnons tandis que l’artiste et le spectateur créent et vivent certaine émotion. C’est le silence qui constitue le point de mire mettant en avant, au-devant la transparence de la surface photographique qui révèle l’opacité lors de sa rencontre. L’image est un médium du silence dans l’art du contemporain. Ce médium coupe la parole autour de l’image pour se situer en silence et crée une « parole parlante » qui se place et se déplace dans ce silence même. Cette parole est « créatrice » qui permet à l’image de s’exprimer implicitement où le détail est placé explicitement. « Le silence de l’image argentique est parlant, mais il ne l’est que pour celui qui regarde par-delà la voile qu’elle constitue ». C’est ainsi que le spectateur se retrouve affecté dans l’ici-maintenant par la présence intense des formes d’émotion muettes qui remontent à la surface, en ouvrant la voie au sensible surtout que « la sensation est inséparable d’une forme », écrit Lemagny. Confronter le spectateur à la forme pure, c’est lui montrer qu’au-delà du silence, il y a une beauté « se suffisant en soi » et prenant appui sur la phantasia. L’intuition et l’émotion poussent la rencontre esthétique et ouvre une voie à l’onirisme, à la phantasia, à quelque chose censée comme une « lumière magique » qui illumine l’obscurité des choses.

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L’image tissée, ce qui est senti d’elle, ce qui a été senti d’elle, correspond à une surface d’émotion qualifiée par Maître Mohamed Benkhalifa comme une « surface sonore ». Cette surface constitue une sorte d’un oxygène qui libère la photographie au contemporain et qui renvoie à une « beauté libre », afin de vivre une expérience sensible censée comme une libération permettant de sentir l’instant librement. Plus on exprime la profondeur, plus on exalte la surface car « Rien n’est plus profond que la peau », écrit Nietzsche. Cette transparence opaque de la peau révèle ce qui est plus beau dans l’être de l’image. Grande est la beauté lorsqu’elle s’évoque avec la surface d’émotion dans l’art du contemporain. De l’ontologique à l’éthique, ondulant flux et reflux, l’image tissée au-delà du silence, tout est mouvance, tout émouvance…

Ikram Ben Brahim[1]

[1]Artiste plasticienne, Artiste « en émouvance », Théoricienne de l’art, Enseignante universitaire, Docteur en Sciences et Techniques des Arts, Chercheuse en esthétique et histoire des Arts Plastiques, Présidente de l’association « Plein’Art mouvant ».

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