Mode : Pathé’O, pour que les stylistes africains habillent nos présidents

De Couture Inter Mode à Pathé’O, Pathé OUEDRAOGO styliste créateur, d’origine burkinabé aujourd’hui ivoirien, évoque son parcours, et surtout Nelson Mandela qui a beaucoup contribué à le rendre célèbre en arborant fièrement ses créations. Dans cet entretien accordé à Africulturelle, il nous relate comment il a offert deux chemises au président sud-africain par l’entremise de Myriam Makeba, sa surprise quand il a reçu sa lettre de remerciements. Pathé’O déplore la propension des présidents à s’habiller à l’occidental et jette un regard sur la mode africaine qui peine à s’industrialiser.

 

Quand est née la marque de vêtements Pathé’O ?

C’est dans les années 90. A cette époque, nous n’avions pas de nom. Nous appelions notre atelier Couture Inter mode. Mais, nous cherchions toujours le nom. Un jour, un ami ambassadeur et une dame sont venus me voir. Je leur ai expliqué ma préoccupation. Ils ont commencé à faire des combinaisons. On a pensé à Pathé Ouédraogo, jusqu’à ce qu’on arrive à mettre le O devant le Pathé, qui est devenu Pathé’O. C’est facile pour l’appellation, pour la marque et l’inscription. C’est ainsi qu’est née la marque Pathé’O.

Comment êtes-vous arrivés à la couture ?

Je suis venu à la couture par nécessité et non par amour. A l’époque, le métier d’apprenti tailleur était réservé à ceux qui n’ont pas réussi dans la vie. Aux jeunes déscolarisés, on demandait d’être des  apprentis tailleurs. Ou même à ceux qui n’avaient pas de famille à Abidjan. Quand je suis arrivé dans cette ville en mai 1969, je n’avais pas de parents. Je venais directement du village. Je n’avais pas de maison et il fallait faire quelque chose pour survivre.  Apprendre la couture, me permettait de manger chez mon patron. Nous étions neuf apprentis. La nuit, on collait les bouts des machines et on dormait dessus. Tôt le matin, on se réveillait pour ranger l’atelier avant que le patron n’arrive.

Que pensez-vous de cela ?

Au-delà de mon cas, de nombreux couturiers sont arrivés dans ce métier par nécessité. Je n’ai pas vu un Africain dont l’enfant est le premier de la classe qui devient tailleur. Jamais. Aucun gouvernement africain n’a envoyé un groupe d’étudiants pour aller apprendre la mode. C’est un tort parce que tout le monde s’habille chaque matin, que Dieu fait, pour sortir. Je ne peux pas comprendre que dans le développement de nos pays, on oublie ce secteur d’activité. Cela ne fait pas partie des programmes de nos gouvernants.

A partir de quelle année avez-vous eu de la popularité ?

Chez moi, la mode n’est pas une course de vitesse. C’est un processus. C’est très lent. Parce que, personne ne peut nous faire. Mais si on a la volonté, des personnes peuvent nous accompagner. Il y a les journalistes. A l’époque, il n’y avait pas de réseaux sociaux et il était difficile de se faire connaître. Même si on avait du talent, c’est de bouche à oreille que les gens s’informaient et faisaient votre publicité. Au total, j’ai fait neuf ans d’apprentissage. Quatre ans pour la couture dame et cinq ans pour la couture homme. J’ai ensuite fait six ans d’adaptation. C’est après quinze ans de pratique que les gens ont commencé à me connaître. J’ai fait ma première télé en 1985 avec la journaliste Odette Soyet à l’émission « A Cocody ». C’est là qu’on m’a découvert en réalité.

Qu’est-ce que cela vous a-t-il apporté ?

A cette époque, la popularité s’accompagnait de pas mal de problèmes pour un jeune couturier. Il y a les faux rendez-vous. On travaillait bien. Mais avec une ou deux machines, quand les clients sont nombreux, c’est difficile. J’ai donc formé des gens. Le premier que j’ai formé, Léon, est toujours avec  moi. C’était vraiment difficile de respecter les rendez-vous. En plus, je manquais d’expérience. On pensait que dire non à un client, il ne reviendrait plus. Alors que ce n’est pas vrai. On pouvait donner des dates qu’on pouvait respecter. Mais on ne le savait pas. On était aussi influencé par les dames qui venaient se plaindre lorsque leurs tenues n’étaient pas livrées à temps. C’était un inconvénient.

Vous avez aussi été lauréat de concours pour jeunes couturiers…

Effectivement. Après ma première télé en 1985, il y a eu les Ciseaux d’or. C’était la première édition en 1987. Le concours était organisé par Uniwax qui, en plus de faire la promotion de son pagne, faisait la promotion des couturiers, puisque le concours nous était destiné. Le thème de la première édition était ‘’L’élégance, l’harmonie et la créativité’’. On devait créer un  vêtement dans le pagne Uniwax. L’élégance, il fallait que les mannequins mettent en valeur la tenue. Quant à la créativité, il était permis de mélanger le pagne avec d’autres tissus. J’ai été le premier lauréat. Cela a accentué la confiance que les gens avaient en moi.

La commune de Treichville, où vous vivez et où se trouve votre atelier regorge de grands créateurs de mode. Cela a-t-il joué en votre faveur ?

Oui. Treichville est un quartier où on s’inspire de tout. Quand on sort de l’atelier, on regarde l’habillement des femmes qui vont au marché et cela nous inspire. Même les hommes étaient élégants. C’était des ‘’sapeurs’’. Malheureusement, aujourd’hui, les jeunes ne s’habillent plus bien. Je ne sais pas pourquoi, mais à notre époque, c’était incroyable. Chacun voulait être le mieux habillé quand il y avait une manifestation. Tout cela nous a formés à être parmi les meilleurs. La commune a la réputation d’avoir de grands couturiers. Je peux citer Jean Kablan, Gaoussou Bakayoko – mon patron-, Mamadou Ouattara avec Ouatt Couture… Les soirs, je partais regarder  les modèles à travers les vitrines. Je rêvais atteindre leur niveau. Treichville nous a inspirés et elle continue de le faire. C’est la commune artistique par excellence. Il y avait les bals poussières, on se rencontrait et on se connaissait tous. Ici, si un jeune ne s’adonnait pas à la drogue ou à l’alcool, il devait quand même réussir.

La marque Pathé’o, ce sont les palais présidentiels mais c’est aussi Nelson Mandela. Comment l’avez-vous rencontré ?

Je pense que c’est le fait du destin. Je le dis ainsi parce que je suis né dans un petit village du Burkina Faso à 90 Km de Ouagadougou. Lui était en Afrique du Sud. Pendant qu’il était en prison, moi je partais à l’école. Je n’avais jamais imaginé venir en Côte d’Ivoire et même être un couturier. Comme on le dit chez nous,  la vie n’est qu’une rencontre. Le destin a voulu qu’on se rencontre. C’est Miriam Makéba, paix à son âme, qui s’habillait chez mon patron pendant que j’étais un apprenti. Elle vivait en Guinée car elle y était exilée à cause de l’apartheid. Elle était venue me voir en 1994. En ce moment, Mandela était déjà devenu le Président de l’Afrique du Sud. Lorsqu’elle a vu mes chemises, elle s’est exclamée : ‘’tient ! C’est joli cette chemise’’. Je vais en prendre pour le président Mandela. Je me suis dis que ce n’est pas possible qu’il le porte. Je lui ai dit OK. Modestement, j’ai pris deux chemises que j’ai remises à Miriam Makéba en ajoutant : ‘’s’il accepte de les porter, ce serait un plaisir’’.

Vous lui avez offert les chemises…

Oui. Lorsqu’elle est allée lui remettre les chemises, il m’a envoyé une lettre écrite de sa main. Cela montre aussi une autre dimension de l’homme. Vous savez, il est difficile d’être à un certain niveau et faire attention à ce genre de détail. Ce n’est pas facile. Il y a de nombreuses personnes lorsqu’elles atteignent un certain niveau, ce genre de détails ne les intéresse plus. Qu’un couturier leur offre une chemise, du moment où elles ne portent pas des tissus africains, elles mettent de côté pour prendre des costumes achetés en France ou en Angleterre. C’est ça le complexe des autorités africaines. Non seulement Mandela a porté mes chemises, il m’a envoyé une lettre pour me remercier. Ça, c’était grand pour moi. J’étais très heureux de recevoir cette lettre. A un niveau, on omet ces détails. C’est un mérite pour le Président Mandela.  C’est à partir de cet épisode qu’il a commencé à passer des commandes chez moi. Ensuite par ambassadeurs interposés, ou lorsque Miriam Makéba venait à Abidjan, sa fille aussi est venue prendre certaines de ses commandes.

L’avez-vous rencontré vous-même et qu’est-ce qu’il vous a dit ?

J’ai d’abord rencontré son épouse Winnie Mandela à Ouagadougou, avant de le rencontrer lui-même deux fois en Afrique du Sud. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne domine pas les gens. Il a cette façon de lire l’attitude des gens. Quand il sent que quelqu’un est impressionné par sa présence, il vient vers la personne. Personnellement, il a senti que j’étais crispé. Il a pris ma main gauche et il a tâté ma tête avec son autre main. Cela a fait partir mon stress. Honnêtement, il y a une peur quand on le rencontre.

Qu’est-ce que la rencontre de Nelson Mandela a changé dans votre carrière de styliste ?

Il ne faudrait pas aussi oublier le travail qui est fait. Quelque soit la personne, c’est le travail qui l’amène à ce niveau. La couture pour moi, ce n’est pas un décret. C’est des années de travail. Dans ma logique, c’est nous, stylistes africains, qui devons habiller nos présidents de la République, nos ministres. Malheureusement, c’est le contraire qui se passe. Sinon, c’est normal que nous le fassions. Ou bien, sommes-nous si nuls que ça pour ne pas pouvoir le faire ? La question est là. Si nous couturiers africains ne pouvons pas habiller nos autorités, c’est qu’il y a un problème. Les musiciens africains chantent pour les autorités africaines qui dansent sur leurs rythmes. Les stylistes africains doivent aussi habiller leurs autorités.

Est-ce que le tissu teinté de Pathé’O est devenu le symbole d’une reconnaissance des origines africaines, de son africanité, du panafricanisme ?

C’est ce qui doit être notre combat. Personne ne viendra le faire à notre place. Aucun européen, ni un chinois ou indiens, personne. Ils viendront peut-être nous accompagner mais ils ne feront jamais la promotion de nos richesses africaines. C’est ce qui est dans notre sang, notre culture, nous même. Si nous ne le faisons pas, c’est nous qui perdons.

Quel regard jetez-vous sur la mode africaine ?

Il y a une évolution. Même si jusque-là nous n’avons pas atteint ce qu’on appelle l’industrie de la mode. Pour la simple raison que pour y arriver, il faut une bonne formation, des acteurs de façon qualitative et quantitative.

K. Kadira

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