Cinéma : «Les comédiens méritent plus d’honneur que les réalisateurs» selon Gustave Sorgho

Ce banquier de formation a commencé le cinéma depuis 1977 par un premier long métrage où il a joué en tant qu’acteur. C’était une passion depuis sa tendre enfance de faire du cinéma. Au fil des ans, Gustave Sorgho a principalement appris sur le tas, par des formations, des ateliers, des lectures, des directions d’acteur en passant par le théâtre etc. Il a participé a beaucoup de productions, tant dans les courts que dans les longs métrages.
Il affirme avoir eu la chance de se faire coopter par un monument du cinéma, en l’occurrence Sembene Ousmane, qui l’a coaché depuis l’âge de 17 ans. Il lui aurait fait comprendre que «la lecture est le devin du cerveau. Quand on lit, on se remémore bien et la mémoire est toujours fraiche». Pour avoir bossé avec d’éminents comédiens comme Sotigui Kouyaté, Emile Abossolombo, Gaston Kabore, Cheick Omar Sissoko, Ismaelo, Zao… Hervé David Honla est allé à sa rencontre pour évoquer avec lui le métier d’acteur de cinéma et la place qu’il occupe en ce moment au Burkina, dans cet air de mondialisation ? Un entretien qu’il a bien voulu qu’on reprenne sur @friculturelle. Il a été réalisé le 13 novembre 2017.

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40 ans après, quelle est la situation réelle de l’acteur de cinéma en Afrique ?

Sur le plan africain, je dirais que le Burkina est un pays phare ! Les gens se posent de l’extérieur de nombreuses questions. Comment arrivons-nous pour tourner au Faso ? Avec quels revenus ? Etc. Mais je crois que, nous avons des hommes et nous avons de la volonté. Quand je prends les comédiens depuis 1977, parce que je ne suis pas le plus âgé, exerçaient ce métier sans contrat. Mais aujourd’hui, je pense qu’il n’y a pas ce comédien qui ira jouer dans un film sans signer un contrat. C’est déjà une bonne chose. Les gens se professionnalisent de mieux en mieux en se formant. A l’époque, nous avions une école d’art dramatique appelée l’UNEDO, dans laquelle Ildevert Meda, Alain Hema et un certain nombre de personnes sont passées. Nous avons des éminents directeurs de troupe comme feu Jean-Pierre Guingané, Prosper Kompaoré qui ont étalé leur savoir-faire au profit des jeunes. A partir d’eux, il y a eu beaucoup de troupes qui se sont formées. Aujourd’hui, si nous avons le CITO, c’est une émanation d’un produit qui a été sorti de la tête d’Issaka Sawadogo. Ce comédien immensément connu à travers le monde, que beaucoup de burkinabè ne connaissent pas encore. Donc quand je regarde ce que ces personnes-là ont investi aujourd’hui, le Burkina en est auréolé de beaucoup de trophées et de réalisations, c’est une fierté. C’est vrai que nous sommes dans le creux de la vague en ce qui concerne la production, la réalisation etc. Mais avec tout ce vivier, comparativement aux autres, nous sommes un phare. Il ne faut pas seulement s’en féliciter, mais il faut encore s’investir. C’est vrai qu’il faut produire mais il faut commercialiser, distribuer en faisant voir. Les salles de cinéma ferment partout d’ailleurs. Au Burkina encore, nous avons la chance qu’il reste quelques salles…Il y a des pays comme le Sénégal, le Cameroun ce n’est pas facile ! Mais, clopin-clopant au Burkina, on arrive à avoir des salles et des productions. Comme dit Sembene Ousmane : «Le public aime nos images et nos histoires! Il s’agit de bien les raconter». Le cinéma fait par les africains possède un grand public !

Mais pourquoi, il y a toujours ses bisbilles qui existent entre les réalisateurs et les comédiens ?

Tout est une question d’organisation et de méthodologie. Normalement, au niveau de la direction générale de la cinématographie, en principe quand on donne l’autorisation de tourner à un réalisateur qui a déposé son scénario, on doit pouvoir exiger la fiche technique, avec au besoin, les contrats des techniciens ainsi que des comédiens et balancer ça au niveau du Bureau Burkinabè des Droits d’Auteur (BBDA), qui fait en sorte que cela soit un dépôt de toutes les informations inhérentes au film en question. Ainsi les comédiens et les techniciens vont être dans leur droit. C’est à ce titre qu’on peut éviter les bisbilles. Il faudrait également que nous arrivions au stade où, les comédiens possèdent des agents. Cet agent discute les termes et les clauses de son contrat avec le producteur/réalisateur d’un film à l’image des musiciens ou des footballeurs. C’est vrai que nous faisons des castings, mais jusque-là ce sont des réalisateurs qu’on aperçoit en star dans les festivals parce que ce sont eux qui ont fait leur film. Mais quand on regarde le film, c’est le comédien qu’on voit dans ce film ! Le nom du comédien sur une affiche attire le public. Je crois qu’on doit savoir raison garder, que ce sont les comédiens qui doivent être les premiers au-devant de la scène. Un exemple : quand vous avez Denzel Washington qui figure dans un film, tout de suite, vous avez des partenaires qui viendront  greffer leur image. Tout comme Rasmane Ouédraogo, on ne va pas le payer comme un néophyte qui vient de commencer dans un film. L’Ivoirienne Akissi Delta, tout de suite, on pensera à une sorte d’intégration sous régionale. Pour éviter les problèmes de comédiens/Réalisateur, il faudrait que nous travaillions tous sur un terrain de professionnel ! Pire encore, est-ce que vous savez qu’il y a des réalisateurs qui vous donnent un scénario et vous demandent de tourner demain ?! Je dis non ! Je pense que ce n’est pas professionnel. Que cela soit Gaston Kabore ou Sembene Ousmane, bien qu’il fera un casting, il va d’abord vous contacter et vous allez venir au casting afin qu’il sache quelles sont vos disponibilités et ensuite, il vous offre une période de formation. Il y a des films par exemple où j’ai fait un mois de formation militaire pour apprendre à marcher au pas. Même quand Sembene Ousmane est venu tourner ici au Burkina son dernier film «Moolaadé», on a fait au moins 15 jours de formations, de répétitions, de recherche de personnage, avant d’être sur le plateau de tournage.

Est-ce que les SOTIGUI AWARDS sont nés pour combler ce manque de visibilité que subissent les comédiens que vous êtes ?

Comme je le disais tantôt, ce sont les réalisateurs qu’on voit dans les films. Que cela soit au niveau du FESPACO, on prime certes les meilleurs comédiens mais, il serait bon qu’il y ait un tremplin qui honore les comédiens en leur apportant une attention particulière. Un comédien est une personne que le réalisateur façonne. Ce réalisateur doit être à sa merci afin qu’il incarne selon ses désirs, le personnage qu’il souhaite voir dans son film. Donc c’est très bon qu’il ait un tremplin pour honorer les comédiens en prenant comme base de données le FESPACO. Quand le FESPACO démarrait, c’est dans de tels balbutiements à l’image des SOTIGUI AWARDS qu’il s’est forgé aujourd’hui une notoriété mondiale. Je suis convaincu que les SOTIGUI AWARDS suivront ce parcours. C’est dans  ce balbutiement que beaucoup de comédiens vont se reconnaître et aller vers le professionnalisme. Des comédiens comme Serges HENRY ou encore Abdoulaye Komboudri, Hippolyte Ouangrawa, Pagnagdé… sont des sommités en Afrique. Bref il y a une multitude de comédiens. Et avoir un tremplin du genre pour les honorer, je crois que c’est vraiment la bienvenue.

Quels devraient être les accompagnements que l’Etat et les institutions pourraient apporter à cette manifestation ?

C’est une initiative qui est née et je pense que les politiques sinon l’Etat en particulier doit accompagner. C’est comme ça que le FESPACO a commencé et aujourd’hui, il est devenu la vitrine du cinéma africain à travers le monde. Je crois que ce qui serait bon est qu’on arrive à rassembler toutes les synergies de telle sorte que cette œuvre-là ne reste pas simplement l’affaire d’un individu. Je prends ça à l’image des KUNDE. Aujourd’hui, les SOTIGUI AWARDS sont à leur deuxième édition mais si vous entendez l’intérêt que les gens accordent à cette manifestation à l’extérieur, au niveau national, elle risque de dépasser les attentes. Il serait opportun pour l’Etat burkinabè de booster cet événement-là afin qu’il soit une grande passerelle pour honorer les comédiens burkinabè, africains et ceux de la diaspora.

Une chose c’est de vous honorer, mais l’autre bémol est que la plupart des comédiens ne pensent pas à sécuriser ou à garantir leur retraite…

Les SOTIGUI AWARDS pensent à la génération montante et l’AMA entendu par Aide aux Membres Agés du BBDA, est une initiative du Bureau Burkinabè des Droits d’Auteur qui prend en compte les personnes âgées. AMA est donc en train de poser les jalons afin que nous n’ayons pas l’image de l’artiste mendiant mais l’image de l’artiste épanoui. C’est également une aubaine pour ces artistes d’avoir dans leur conscience, l’avenir, le lendemain. Et l’avenir se prépare aujourd’hui. Nous souhaitons qu’AMA ne soit plus ponctuelle mais qu’elle soit structurelle afin que les artistes puissent jouir d’une retraite paisible et continue. Il faudrait surtout que les artistes s’y investissent également. Il y a par exemple la souscription volontaire au niveau de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS). Il y a des souscriptions au niveau des Assurances. Rien qu’avec un 5.000 FCFA ou un 10.000 FCFA/mois que vous laissez dans une maison d’assurance ou à la CNSS, quand vous aurez les 60 à 65 ans, vous pouvez bénéficier des fruits de votre cotisation dignement sans être dans une extrême précarité. Dans cette optique-là, il faut vraiment booster les SOTIGUI AWARDS et AMA afin que les artistes toutes tendances confondus tendent vraiment à se professionnaliser.

L’information vient de nous parvenir au niveau du tribunal de Grande Instance de Ouagadougou où le Sieur Tahirou Tassere Ouedraogo vient d’écoper d’un sursis suite à l’affaire Azata Soro. Avec beaucoup de recul et tant qu’aîné, quel leçon tirez-vous de cette situation malheureuse qui aura néanmoins écorché l’image du cinéma Burkinabè ?

Le constat est amer ! C’est regrettable qu’on en soit arrivé à une situation pareille. Ceci dit ; moi j’ai été touché moralement, physiquement parce que je suis issue d’une génération où quand deux jeunes sont en train de faire une bagarre, l’intervention d’un aîné doit pouvoir les ramener à la raison. Moi j’ai été dépassé par ce manque de respect ! La présence d’un aîné et j’insiste sur ça, doit pouvoir ramener les deux personnes à la raison. Dans notre métier on fait toujours des bagarres comme partout d’ailleurs, mais il faut savoir raison garder. A mon âge, si on ne peut pas éteindre un incendie, il ne faut pas l’attiser. Je regrette de n’avoir pas eu mes 50 ans, sinon j’allais éviter que cela ne se produise. Parce que j’ai été fortement touché dans mon cœur et dans ma chair. Dans ma famille, on m’a appelé de partout pour me dire que j’aurai pu être touché. C’est le bon Dieu qui a voulu qu’à un moment donné, je tombe dans les pommes. J’ai eu peur car en 2014, j’avais été victime d’une embolie et je pensais que c’est elle qui revenait. Dieu faisant bien les choses, il faudrait que nous sachions faire profil bas. Dire que c’est arrivé, on s’excuse en demandant pardon. Dans cette optique, nous au niveau de l’AMA, on a estimé qu’il faut qu’on impulse, qu’on mène des conférences, qu’on approche des personnes ressources pour faire comprendre aux artistes, qu’ils sont des célébrités et qu’ils doivent donner l’exemple au prix de tous les sacrifices nécessaires. Il faut souvent se dire qu’on est coupable pour se remettre en cause. Mais si tout le temps, tu dis que tu as toujours raison et ce sont les autres qui ont tort, ce n’est pas bon pour notre société. Aujourd’hui, nous sommes dans une société d’Internet, réseaux sociaux…pour un rien, tout est déversé sur la place publique et gonflé. Moi j’ai eu la chance un jour d’être sur un plateau où un éminent réalisateur a voulu donner un coup de tête à son Chef opérateur, nous avons géré ça dans les coulisses. Il faut être humble, comme disait Sembene Ousmane : «L’humilité fait l’Homme». Car dans ce métier de comédien et de réalisateur, il faut savoir donner, recevoir et partager.

Hervé David HONLA aka Le Chat !

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