Littérature: Le pont de l’indépendance lu par Emeraude Kouka

Raymond Loko, écrivain congolais, est romancier, dramaturge et poète. Le Pont de l’Indépendance, recueil de poèmes, paru aux éditions CANA est sa dernière publication.

Rien n’est plus prolixe et, en même temps, aisé que d’user, pour titre, d’une périphrase, d’une image de photographie en première de couverture et d’un pathos en quatrième de couverture pour donner à une chose valeur de fixation; la marotte de Raymond Loko, écho au dernier poème de son livre, est, en effet, le Pont du 15 août 1960, cet architectural ouvrage qui, par quelque vénusté, fut appelé par l’administrateur maire de Brazzaville, Hughes Ngouélondélé, la promenade des brazzavilloises et dont la dénomination est, qui plus est, indéniablement chargée d’histoire. De fait, l’onomasticité est germe de tournures langagières, d’inspiration littéraire, voire de sociologie littéraire. Le 15 août 1960 est, effectivement, un pont entre deux générations littéraires, en considération de l’innutrition, l’une vouée aux luttes contre les hégémonies blanches, à l’instar de Cœur d’Aryenne de Jean Malonga, l’autre cédant à la perpétuelle immédiateté de l’urgence politique, eu égard aux dictatures et à l’oppression, à l’instar de La vie et demie de Sony Labou Tansi, et toutes deux caractérisées, en poésie notamment, par un ‹‹ bruit de retour aux sources africaines ›› comme l’ont préconisé les promoteurs de la Négritude après la ‹‹ poésie incolore ›› de leurs devanciers antillais Emmanuel Flavia-Léopold et Daniel Thaly. Cette historicité aboutit donc à un fractionnement des différenciations littéraires et pose la cruciale question de la réécriture de l’Afrique qui pour des auteurs comme Alain Mabanckou, auteur du Sanglot de l’Homme Noir, se définit d’abord et d’une par la douleur, puisque, semble-t-il, l’Afrique n’aurait pour histoire que la colonisation et les dictatures. L’intellectuel sénégalais Felwine Sarr ouvre de nouvelles perspectives avec le concept Afrotopia, lequel incite l’africain, soit-il artiste, écrivain ou penseur à repenser l’Afrique. L’urgence est si patente que Raymond Loko, contemporain de Felwine Sarr, a ouvert dans son recueil de poèmes de nouvelles pages d’interrogation, si vives que son style en fût influencé; une expressivité prosaïque, assez proche du discours populaire, des vers libres, une linéarité parfois rompue jusqu’au seuil de la tolérance du lecteur comme dans le poème Je cherche, page 43 à 46 qui commence avec des questions existentialistes: ‹‹ Je suis à la recherche de la vérité/ Je cherche le sens profond de la vie ››, prend l’allure d’une prière adressée à Dieu, page 45: ‹‹ Ô maitre des temps!/ Maîtres de l’univers!/ Que vais-je t’offrir pour que tu te révèles à moi ›› et à la page 46 d’un conseil donné à un fils: ‹‹ Oui, mon fils!/ Sache, ô mon fils!/ Dormir dans un immeuble et dormir dans une case/ Manger à table et manger à terre/ Même sort: la poussière ›› et, le plus visible, un schéma d’alternation entre soliloque, apostrophe, interrogation et exclamation, l’auteur monologue, invoque, interpelle, interroge, s’interroge et suggère, rendant ses poèmes plus discursifs qu’intuitifs; un patent mélange entre la spontanéité du souffle poétique et une ratiocination sans cesse recherchée; cela se révèle par une utilisation forte et évidente des points d’interrogation, d’exclamation et de la particule vocative ‹‹ Ô ››.

Tout bien considéré, Raymond Loko est en quête de paix, laquelle doit être perçue au-delà des limites de la dénotation et la connotation, laquelle est liée étroitement aux contingences socio-politiques d’un Congo qui, comme l’Afrique, semble voué aux malédictions de l’Histoire, laquelle paraît un idéal insaisissable, un bonheur fugitif face à laquelle la plus grande pugnacité reste l’espoir. C’est à la page 67, dans le poème intitulé Paix qui, au regard de l’élan de notre poète, eût pu être éponyme de l’ouvrage, que l’anaphore ‹‹ Je ne veux plus vous voir … ›› est suivi du champ sémantique ‹‹ gémir ›› ‹‹ geindre ›› ‹‹ plaindre ›› et tient lieu de consolations. Gaëtan Ngoua, auteur de Rêves candides et Sainval Dimitri Olingui, auteur d’Amours inachevées, contemporains de Raymond Loko, ont dans leurs ouvrages présenté des veines poétiques d’une évidente similarité; assurément l’Afrique, sinon le Congo, est condamnée à être consciente de son histoire, son avenir et son devenir comme a conclu Huppert Malanda, préfacier de l’ouvrage.

Emeraude Kouka, critique d’art et critique littéraire.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Publicités
Follow @friCulturelle on WordPress.com

Mes Tweets

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :