Musique: Cheick Tidiane Seck ‘’ Le nombrilisme ne fait que créer des vases clos’’

Il devait être à Johannesburg mais a préféré posé d’abord ses bagages à Dakar. Il ne voulait en aucun cas rater la célébration du 40e anniversaire de SOS Sahel, association créée en 1976 par l’ancien Président Léopold Sédar Senghor. Un ‘’sacrifice’’ qui s’explique. Cheick Tidiane Seck a crée, il y a quelques années, le ‘’Jam Sahel’’. Un spectacle de musique grandeur nature qui pourrait être repris bientôt. En attendant, il continue ses activités musicales et souhaite ressusciter le ‘’Rail Band’’. Il l’a confié à africulturelle et a annoncé également bien d’autres choses. Entretien

Pourquoi on vous appelle guerrier ?

On m’appelle également le Boudha noir. J’ai ces surnoms parce que mon parcours est plein d’embûches. Aussi, j’ai été à divers endroits que vous ne pourriez même pas soupçonner. J’ai été derrière des projets sans être présent, à l’ombre de beaucoup de projets. Mais j’ai toujours été moi-même, en restant derrière la musique parce que pour moi, c’est cela le guerrier. Donc, je continuerai toujours à apprendre tout en étant un guide pour les jeunes afin qu’ils ne s’égarent pas. Il y a pleins de talents ici, dans tous nos états qui ne demandent qu’une visibilité. Un de mes petits a bien réussi en Europe en créant Sexion D’Assaut. Je leur dis qu’ils sont les garants de cette situation et qu’il leur faut amener le langage de leurs ancêtres. Ainsi, les Africains Américains se diront que la base, c’est ici en Afrique. Mais si tout le monde suit bêtement les canevas déjà tracés, cela ne va pas changer. Il ne faut pas se dire que Magic System ou Sexion d’Assaut a tenté quelque chose qui lui a réussi que cela me réussira moi aussi. Je suis content de voir que des gens comme Julia Sarr, Marema, Alif Naba essaient autre chose. Pour moi, le message de paix ne doit pas être unilatéral. Il ne doit pas être calculé, pensé par l’esprit malin pour essayer de prendre un avantage quelconque. Il faut savoir discerner qui dit vrai, être vigilant.  C’est à ce seul prix que nous allons créer la société dont nous avons réellement besoin. Cela veut dire donner les lettres de noblesse de ce que l’ancêtre nous a légué. C’est à nous de dire qu’Aboubacry 2 existait et que c’est cela notre histoire. Il faut qu’on les montre sur grands écrans et pas pour les confronter à Tarzan ou Superman. Tout le monde me dit que je tape sur tout le monde. Oui, je l’assume. Ce que je dis, je le pense et c’est la vérité. Il ne faut pas avoir peur de le dire. J’aurais l’impression de démissionner si je ne le dis pas.

Vous avez formé beaucoup de jeunes instrumentistes africains, quelles relations entretenez-vous aujourd’hui avec eux ?

Alune comme Hervé Samb sont un peu comme mes enfants et viennent un peu de mon école. Il y a aussi mon petit qui est devenu un excellent arrangeur, bassiste, Habib Faye. Quand je le rencontrais, il faisait partie du ‘’Super Etoile’’ de Dakar avec Youssou Ndour. Moi, j’étais en tournée avec ‘’Les Ambassadeurs’’. C’était en 1984. Je pense qu’il y a une part de moi un peu partout en Afrique. Au Niger, j’ai une garde noire là-bas. Quand je vais en Côte d’Ivoire, n’en parlons pas. Il en est de même quand je vais en Guinée. Certains, je les ai rencontrés en Europe et on a eu à échanger. D’autres, je les ai eus sous ma coupe. Je pense que c’est une école ambulante. La jeune génération est talentueuse. Pour moi, qui sait écouter, sait jouer. Quand j’ai joué avec Ornette Coleman qui a crée le free jazz, tout le monde me demandait comment j’ai fait. Je n’ai pas répété avec lui une seule fois. Je n’avais jamais écouté quelque chose de lui avant. Mais j’ai joué dans ‘’Prime time’’ d’Ornette Coleman. Ce n’est pas donné à tout le monde. J’ai pu le faire parce que j’ai appris à écouter. Dans les années 1970 à mes débuts, je voulais plus vite que la lumière. Je l’ai fait. C’était les années de transe. Maintenant, je ne suis plus dans ça. J’ai envie de vivre la musique, communier avec autrui dans les sentiments. Les gens sont pressés aujourd’hui. On peut jouer un milliard de notes mais ce n’est pas le plus important. Il faut donner une âme à cette musique.

cheick tidiane

Cheick Tidiane Seck devant sa photo signée Babylas Ndiaye à Ségou dans le cadre du premier Ségou Art 

Le fait de former différents jeunes Africains est-il votre manière à vous de contribuer culturellement à l’unité africaine dont vous rêvez ?

Tout à fait. Je suis panafricaniste depuis la nuit des temps et c’est ainsi qu’on a pu me retrouver dans des créations de musique congolaise, camerounaise, ivoirienne et sénégalaise. J’ai joué avec ‘’Baobab’’, Thione Seck, etc. J’ai passé 25 jours chez Youssou Ndour en 1985. Je ne pourrais pas citer tout ce que j’ai initié. J’ai fait des arrangements pour Salif Keïta, Oumou Sangaré. J’ai été nominé 5 fois aux Grammy awards. Je suis visiting profesor dans des universités de Californie et Los Angeles. J’y enseigne l’africanité, le panafricanisme. Il nous faut nous ici en Afrique briser nos propres frontières. Le premier chef des ‘’Ambassadeurs’’ c’est Ousmane Dia, un Sénégalais. L’un des chanteurs émérite du ‘’Rail Band’’ c’est Aziz Wade. Je le recherche d’ailleurs en espérant qu’il est vivant et qu’il lira cette interview. On veut remettre sur pied le ‘’Rail Band’’. Avant, il y avait beaucoup plus de communion, beaucoup d’échanges. On passait du ‘’mbalax’’ au ‘’bara’’ en passant par le ‘’ziglibithy’’. On était tous un et indivisible, tous fils de la Nation africaine.

A votre avis, qu’est-ce qui fait que l’Afrique n’a pas encore réussit son unité ?

C’est lié au fait qu’il y a une sorte de populisme outrancier et qui ne joue pas le jeu de pas mal de leaders corrompus qui aiment le communautarisme. Chacun veut revendiquer son appartenance à tel ou tel autre sous-groupe au lieu de créer une union sacrée. Je suis toucouleur, je suis née chez les bambaras et je ne parle même pas wolof. Je porte le nom Seck pourtant. Je revendique mon appartenance à la mère Africa. Les gens, quand ils te voient, te disent ‘’ah tu es mon frère’’. Il ne faut pas que cela soit juste des paroles. Il faut qu’on le soit dans l’attitude aussi. Il faut que partout où l’on soit en Afrique qu’on puisse s’y sentir chez soi. C’est une sorte de conscientisation de toutes nos populations. C’est valable partout. Le nombrilisme ne fait que créer des vases clos. Les gens vont s’enfermer. J’aime tellement le ‘’mbalax’’ quand c’est bien joué. J’aime tellement le ‘’ziglibithy’’, l’afrobeat quand c’est transcendant. Mais tous ont leurs socles dans la force et la souffrance de l’Afrique. Ce ne sont pas seulement ceux-là qui sont partis enchainés, esclaves qui ont souffert. Nous avons aussi souffert dans nos chairs du mensonge de celui qui voulait nous maintenir dans une forme d’esclavage économique et spirituel. C’est à nous maintenant de dire, nous voulons l’union avec les Européens, les Américains mais à condition que nous-mêmes nous nous acceptions avant tout de la façon la plus sacrée. Je l’ai toujours défendu dans mes productions. Je ne suis pas  quelqu’un qui cherche à faire un hit. Cela ne m’intéresse pas. Pourtant, j’ai accompagné des gens qui en ont fait. C’était leur volonté, leur choix. Actuellement je suis en train de travailler avec un des papes de la pop musique. Il s’agit du batteur Marc Ceronne. Vous voyez qu’ils veulent tous revenir vers l’Afrique. On doit leur montrer maintenant que le socle, le métronome de la planète, là où vient le groove essentiel c’est l’Afrique. Vous allez le trouver dans beaucoup d’ethnies, enfouies dans beaucoup de croyances. Ils le trouveront même dans la laïcité qui n’est pas assez montrée. Beaucoup de croyances ont cohabité longtemps en Afrique sans effusion de sang avant les mannes de l’esprit malin qui a commencé à venir et créer cette zizanie que tout le monde connaît. Boko Haram et les autres groupes, c’est du ‘’importé’’. Pour mes convictions, j’ai eu beaucoup de déboires. Mais je continuerais de dire oui. Nous devons échanger avec l’autre, ne pas avoir peur. Cela doit être notre attitude à tous sinon nous serons coupables du fait d’avoir hypothéqué ce continent. Nous serons tous de potentiels otages de notre propre méconnaissance de nous-mêmes.

Est-ce cet esprit de partage qui vous a poussé à aller vous installer en France ?

Oui, parce que j’ai envie de porter le message de l’Afrique dans la langue de Molière comme dans celle de Shakeasper. J’ai envie d’aller là où se passe et qu’il y a de gros médias et où ils veulent tout contrôler afin de pouvoir leur dire s’il vous plaît nous ne sommes pas des sous-produits. Il ne faut pas attendre que Georges Clooney tape sur la table pour que l’académie change et qu’on veuille finalement amener des hommes de couleur comme ils disent. En France déjà, ils avaient commencé à aseptiser tous les grands comédiens et comédiennes noirs. Les musiciens, n’en parlons pas. Pourquoi on ne voit pas Youssou Ndour, Salif Keïta ou encore Don Stanislas du Bénin, etc en prime time sur France 2 ou TF1. Cette censure dont nous sommes victimes. Le monde de la culture en Occident serait-il si raciste au point qu’on ne veut pas nous mesurer à notre juste valeur ? Je m’insurgerai jusqu’à mon dernier souffle contre ça. Même s’il n’y a qu’un seul client qui est là en train de m’applaudir je me dirais oui c’est bien, tout cela c’est pour l’Afrique, la grandeur du partage de mon continent. Nous pouvons proposer un autre ordre moral, mondial différent de celui ourdi par les G8, G20. Non !

Quelle perception avez-vous de la musique africaine en général ?

Si on continue de garder un parfum de ‘’mbalax’’ en leur donnant un souffle de renouveau  ou du ‘’ziglibithy’’ ou du ‘’high-life’’ comme les Nigérians ont su bien le faire, ça ira. Avec des sons futuristes, ils arrivent à faire du folklore. Faisons la même chose avec le ‘’mbalax’’, avec le ‘’bara’’ et toutes ces musiques africaines. Nous avons tellement de richesses. Pourquoi alors, on ne le ferait pas. Il ne faut pas qu’on suive leurs pseudos experts qu’ils nous ont pondu en Occident. Nous avons nos experts ici. Il y a des gens comme Babylas Ndiaye, Albert Gomis et bien d’autres à travers le continent. Ils n’ont rien à envier aux autres. Mais ici on préfère donner la primauté à de pseudos experts qui viennent du conseil économique et qui n’ont aucune culture musicale. C’est eux qui disent ce qui est bien et tout le monde les suit. Cela me rend malheureux. C’est pour ce genre de choses que je vais mourir ‘’guévariste’’, contestant tout. Je suis comme un grand syndicat de la musique africaine. Je veux qu’en Afrique tous les artistes puissent aller d’un pays à un autre sans problèmes, sans qu’ils soient obligés d’avoir des visas. Si les pays n’acceptent pas, on les raye de notre tracé.

Le groupe ‘’Les Ambassadeurs’’ a été reformé en 2014, qu’en est-il aujourd’hui ?

J’ai reformé le groupe c’est vrai. On a fait deux ans de tournée. C’était juste pour donner un souffle nouveau à ce mouvement. Après, tout le monde a repris son planning professionnel. Ce sont deux années passées en communion en rejouant le répertoire de ce groupe 40 ans après. Je me rappelle qu’on avait joué au festival music métisse d’Angoulême en 1984 et en 2014 on a joué le même répertoire. C’était 30 ans après. C’était fort et symbolique. C’était le but.

concert

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