Danse: Le Sénégal à la triennale « DANSE L’ AFRIQUE DANSE ! »

Nous recevons ce jour Mme Sow Aissatou Bangoura, Professeure à l’Institut Supérieur des Arts et de la Culture. Elle nous parle de la triennale qui s’est tenue à Ouagadougou, au Burkina Faso du 26 Novembre au 03 Décembre 2016.

De Thierou Alphonse danseur chorégraphe ivoirien, initiateur et directeur artistique des premières Rencontres chorégraphiques de l’Afrique a Luanda1995,  au trio  Salia, Seydou et Irène TASSEMBEDO à Ouaga 2016, la danse contemporaine africaine a attiré de plus en plus de jeunes malgré le changement de format.

        En effet après neuf éditions, la biennale s’est muée aujourd’hui en triennale et s’appelle  « Danse, l’Afrique danse! ». Cette plateforme organisée par  l’Institut Français et soutenue par la fondation TOTAL, offre un cadre de rencontres, d’échanges entre professionnels, programmateurs de festivals, journalistes et techniciens  venant de tous les continents.

danse

De droite à Gauche: Irene Tassembedo (Mudra), Elsa Woliatson (Danseuse chorégraphe Kenyane basée à Paris), Saran Koly (Fille de Souleymane Koly, chorégraphe ivoirien du Koteba), Germaine Acogny (Ecole des Sables) et Aissatou Sow Bangoura.

        La triennale de Ouaga aura permis de montrer  le fruit des créations  de 17 résidences d’artistes durant ces deux dernières années. Auparavant ce sont quatre plateformes régionales qui se sont déroulées de Tunis à Maputo en passant par St Louis et Yaoundé. Cette formule permet de renforcer les festivals organisés dans le continent africain. Saint Louis du Sénégal  a eu à abriter la plateforme régionale en 2014  lors du  Festival DUO SOLO sous la direction du danseur chorégraphe Alioune Diagne, initiateur de l’évènement.

        Si cette 10eme Edition coïncide avec les 10ans d’existence de « la termitière » CDC espace de création, de formation et de diffusion créée en2006 et codirigée par Salia et Seydou, elle marque après Bamako 2010,  le retour de la triennale en Afrique de l’Ouest et précisément au  pays des  femmes et hommes intègres » comme l’a souligné Irène Tassembedo coordinatrice générale, lors de son speech d’ouverture.

        Rien d’étonnant quand on sait la place  qu’occupe ce trio sur l’échiquier mondial de la danse contemporaine. Force est de reconnaitre  que  la formation reçue par Irène et Lahsann Kongo tous deux ayant fait partie de la 1ere promotion de MUDRA AFRIQUE en 1977, a porté ses fruits. Leur engagement et  profond désir de continuer cette belle  initiative de Senghor et Maurice Béjart ont fait d’eux les  pionniers d’une nouvelle écriture corporelle.  Une danse ancrée dans la tradition certes, mais  ouverte au monde.  Salia et Seydou seront initiés à cette technique  et vont suivre les traces de leurs ainés ; C’est ce qui explique le choix porté sur eux, codirecteurs du CDC ,  et sur  Irène Directrice de  EDIT (école de danse Irène Tassembedo), pour l’organisation de ce festival dont le concept national est « l’Afrique danse à Ouagadougou ». Pour expliquer ce concept Irène dira : « Notre objectif est de faire danser toute la ville au son de la Triennale. Le but donc est de rendre cela à une manifestation très populaire pour nous faire connaitre davantage et dire à tous que la danse est un art qui est accessible et qu’elle n’est pas réservée à une élite » .

Le Sénégal ne pouvait être absent à ce rendez-vous de la danse contemporaine africaine. Cette technique de danse contemporaine n’est pas assez visible sur les scènes de Dakar et/ou des autres  régions, mais elle compte des adeptes dont les créations ne laissent pas indifférent.

        La Triennale de cette année a débuté par le vernissage photos de Antoine Tempé, photographe professionnel installé à Dakar. Occasion rêvée pour échanger avec Antoine sur son parcours et sa passion pour les photos de danseurs.  C’est à New York dans les années 90 me dit-il, qu’il prit connaissance de la danse contemporaine africaine à travers la presse européenne. En 2000  il  décida de venir en Afrique. Depuis, Il suit le mouvement de cette discipline.

Et dans la foulée il  a  assisté à la biennale Danse l’Afrique danse à Madagascar en 2001. Il en fut si  impressionné que ce fut le déclic…..Antoine suivra toutes les éditions sauf une.  Comme il aime à le dire  il a dansé  pendant plusieurs années mais comme amateur sans vouloir franchir le pas vers le  professionnalisme. Il a préféré donc se servir de son appareil photo pour fixer des moments de danse : «je préfère  montrer mon interprétation de la danse par l’image » dira-t-il.  Il a à son actif plusieurs expositions de photos de danseurs  en Afrique et en Europe  et il a participé à l’illustration d’un ouvrage sur la danse contemporaine avec Salia Sanou du Burkina, en 2008.

        Lors de cette triennale, Antoine Tempé a exposé 25 pièces grand format en tirage et 275 pièces sur diaporama. Interrogé sur le choix des images exhibées et sur la prestation des danseurs sénégalais voilà ce que j’ai retenu : « Le choix des photos est subjectif ce sont toutes des photos de spectacle prises pendant les représentations. Je me suis tantôt  intéressé à une partie du corps, tantôt a des mouvements ; ou parfois essayé aussi de retranscrire des émotions ».  Antoine ne s’est pas contenté de montrer des photos de danseurs, il les a suivis dans les moments de répétition et de représentation. Ce qui l’a amené à saluer « la bravoure, le courage et la passion des danseurs africains compte tenu des conditions de travail qui  ne sont pas toujours des meilleurs sur le continent, comparées à celles de  leurs collègues d’Europe ou d’Amérique a qui ils n’ont rien à envier sur scène ».

Concernant la prestation des sénégalais, Antoine n’en reste pas moins admiratif  et se réjouit d’avoir été témoin de  l’évolution « positive » des pièces et performances de Madiba et Seydou, de Andreya Ouemba et du couple Hardo KA et Gnagna Gueye pour les avoir vus deux ou trois fois. A chaque fois dit-il, « on pouvait sentir les progrès réalisés par les artistes ! J’apprécie l’occasion offerte en amont, par la triennale, de permettre aux danseurs  de bien travailler leurs pièces en les accueillant en résidence. ».

La prestation des participants sénégalais a été fort appréciée par le public ouagalais tant par les thèmes choisis que pour l’humour qui accompagnait la gestuelle des acteurs.  Ce  sont d’abord Madiba Badio et Seydou Camara sous le regard extérieur de Diagne et Silvi qui vont monter sur la scène du CITO. Cette pièce raconte avec beaucoup d’humour un long voyage par avion riche d’anecdotes à propos des visas,  du climat, du choc culturel ……

        Hardo Ka et Gagna, son épouse, ont proposé un thème assez original! C’est un  couple d’artistes qui répète sur la terrasse de leur domicile offrant ainsi tous les jours un spectacle aux voisins. Las d’utiliser les mots pour décrire leur passion,  ils ont décidé de  monter cette pièce. Ce sera donc la mise en scène d’une journée de répétition entrecoupée par l’exécution de tâches domestiques : faire le thé, un peu de ménage etc. puis retour à la pièce….  Le jeu très expressif de Gagna,  allié à la technique de Hardo augure de belles prestations de la part de ce couple.

Ce fut très plaisant.

 Quant à Andreya Ouemba,  il a su profiter d’un espace urbain réel qu’est le marché, pour nous montrer une vidéo-performance. « C’est un regard sur le quotidien en relation avec l’espace urbain » dit-il. Belle initiative de décor de rue, admirablement bien rendu par des acteurs techniquement bien outillés.

 Ces différents thèmes nous éloignent des clichés stéréotypés et montrent comment les artistes danseurs veulent repenser la forme et proposer de nouveaux pas de danse.

Les multiples créations de la triennale ont montré un tout autre rapport qu’ils entretiennent à l’égard du son, du décor, du public et bien entendu du corps. Certains ont tenté d’exploiter au maximum les richesses du corps au point d’inviter la nudité !

Côté technique il faut noter que la régie sons et lumières  des représentations  était assurée par des techniciens de sept pays africains. Une  formation dans ce domaine s’est tenue du 15 au 25 Novembre, animée par Abdou Diouf du Sénégal  et Phillipe Gonachon de la France.

        La triennale, c’est des spectacles de danse mais c’est également de la formation et de la diffusion. Ce qui explique la présence de programmateurs de Festivals. Il a été beaucoup question de formation lors des débats. Placée sous le signe de la mémoire et de la transmission, la Triennale a organisé  des  tables rondes et conférences autour des thèmes suivants : 1-Création contemporaine et échos du monde, 2-Mémoire et transmission, 3-Danse contemporaine et parcours de vie. Compte tenu de la transversalité de la danse dans les arts, d’éminentes personnalités artistiques (cinéaste, metteurs en scène, hommes et femmes de théâtre) du pays hôte ont pris part à ces débats et échangé avec les chorégraphes. Tous dans leur technique, ont essayé de répondre à  la question qui leur a été posé : comment à travers leurs différentes spécialités pouvaient ils montrer « en spectacle » l’état du monde au point de donner une résonnance  à leur auditoire,  voire à la société ?

         Le débat suivant  fut mené autour de la thématique de la Triennale, à savoir, Mémoire et transmission. « Le monde de la danse est un monde de passeur. On prend chez ceux qui nous précèdent et on le porte plus loin, vers d’autres qui à leur tour, transmettront cette part d’héritage enrichie de leur propre apport » disait un critique en danse.

        J’ai eu l’impression que  c’est moins la question de l’archivage, de la  mise en écriture des pièces et projets de création qui a été soulevée lors de la triennale que le souhait de conservation par un système de transmission-reproduction des pièces primées lors des précédentes biennales. Nous en avons pour preuve la réplique parfaite de cinq pièces par des jeunes danseurs et chorégraphes, officialisant du coup le processus reproduction.

        A mon avis, l’idée est certes intéressante, mais dans une perspective de conservation de données  (médiathèque..) et/ou  pédagogique (en terme de comparaison de niveau des acteurs).  Mais à partir du moment où il est question de reprendre une œuvre déjà conçue et montrée dans un contexte diffèrent  par des nouveaux acteurs même confirmés, on peut se poser la question de savoir où se situe la part de créativité et d’innovation  qui sont des caractéristiques principales de la danse contemporaine.

        La  question de la formation du danseur ne pouvait pas manquer au menu de ces échanges.  Et pour illustrer cette question, le thème de la dernière table ronde fut intitulé « Danse contemporaine : parcours de vie ». Comme disait le philosophe Alain « savoir et ne pas faire usage de ce que l’on sait au service des autres c’est pire qu’ignorer, c’est commettre une faute »

 Tour à tour des témoins « interprètes »  nous ont fait part de leur riche expérience en Afrique et à travers le monde.

Irène Tassembedo  et Lahsann KONGO ont par exemple évoqué la belle et riche expérience de Mudra Afrique (1ere promotion 1977). Ils sont engagés à transmettre les fondamentaux de la danse aux jeunes Burkinabè.

        Germaine Acogny  a évoqué sa première école de danse ouverte à Dakar,  a son retour de France ; sa rencontre avec le Président SENGHOR et Maurice Béjart qui a conduit à la naissance de  Mudra Afrique  Dakar et plus tard l’Ecole des Sables.

        Puis ce fut au tour d’Elsa Wolliatson danseuse chorégraphe pionnière de la danse contemporaine africaine  basé à Paris, de joindre la théorie à la pratique. Malgré son âge et sa forte corpulence elle nous a gratifiés d’un solo au rythme endiablé.

        L’ombre de Mudra Afrique a ainsi plané tout au long de cette journée.

En effet l’importance de la formation dans la carrière d’un danseur a été évoquée par tous. D’où la nécessité de créer mais surtout de fréquenter les écoles de danse . Le président poète l’avait si bien compris que MUDRA vit le jour. L’expérience fut courte mais elle restera gravée dans la mémoire et dans le corps de ceux qui ont eu le privilège de la vivre.

Ce n’est pas Lahsann Kongo qui me contredira, lui dont le souvenir de sa rencontre avec Aimé Césaire et Béjart  est encore vivace. L’évocation du rôle qu’il a joué en 1979 dans la pièce New York Blues au cours de laquelle il incarnait feu le Président SENGHOR, clamant du coup un poème du poète-président souleva aussitôt une clameur d’admiration du public.  Que d’émotion !

Au terme de sa formation, Lahsann  a choisi de rentrer dans son pays et de partager avec ses jeunes compatriotes ses connaissances et son savoir-faire. Cette mission il la poursuit sa qualité de formateur de formateur : « nous venons de terminer un stage de formation avec des instituteurs afin que dès le cycle primaire, nos enfants soient initiés et bien initiés à nos danses traditionnelles ».

Le Sénégal restera malgré tout présente dans les annales de cette triennale car c’est ce Mardi 1er Déc. 2016, que s’éteignit l’artiste sculpteur et académicien OUSMANE SOW. Ce jour-là  avant le démarrage de la série de spectacles prévue, le directeur artistique annonça la nouvelle et son équipe dédia l’après-midi à la mémoire de l’illustre disparu. Une minute de silence fut observée pour le repos de son âme.

        La triennale a vécu.

Avec les uns et les autres j’ai échangé, mais la lancinante  question des moyens financiers est toujours revenue.

Continuons la belle aventure, n’arrêtons pas d’inviter les pouvoirs publics à nous accompagner. Mais essayons de mieux sensibiliser nos opérateurs économiques à soutenir la culture en générale et la danse en particulier.

Et vivement le retour de la Triennale au Sénégal !

                                                              AISSATOU BANGOURA-SOW

                                                       Institut Supérieur es Arts et des Cultures

                                                                Universté Cheikh Anta DIOP

DAKAR – SENEGAL

 

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