Elgas, plume libre et sans complaisance.

Au moment où il est de plus en plus conseillé de se taire, de ne pas faire de vagues pour ne pas bousculer les règles d’une société qui se débat entre traditions et modernités, occident et orient, un jeune auteur sénégalais basé en France décide librement d’examiner la société sénégalaise, d’en exhumer les tares dans un premier ouvrage déroutant et riche de vérités crues. Souleymane Gassama alias Elgas est l’invité d’@friCulturelle. Entretien.

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AfriCulturelle : Un Dieu et des mœurs est votre première œuvre. Pour la présenter, quels sont les mots qui vous viennent spontanément en tête ?

Elgas : Je dirai le mot liberté, le mot examen, et celui « d’instantanés » d’une société, sans fard, sans complaisance. A la dénonciation et à l’indignation très fécondes, facilement dégainées, par tout un chacun pour critiquer la société au Sénégal, j’ai voulu ajouter un regard plus complet et en essayant d’identifier les sources profondes des maux qui nous frappent. C’est une manière d’aller au-delà de la superficialité des critiques très commodes mais plafonnées et sans suite, qui n’atteignent jamais les vrais responsables. Au cours d’un voyage donc assez banal au final en 2013, les réalités qui se sont offertes à mes yeux étaient à la fois si graves, si émouvantes et pourtant si admises par le quotidien, fait de misère et de résignation, que j’ai voulu capter ces moments en associant, les récits de vie, au constat et au diagnostic qui ne s’imposent pas les limites de la pudeur. Les mots annexes qui me viennent aussi sont l’espoir, l’émotion et la sensibilité. Celle qui est élémentaire face à un drame que la pauvreté, les perceptions considèrent sinon normales, irréversibles. Je ne m’y résous pas.

Un livre d’une rare impertinence. Pourquoi avoir choisi ce ton ?

Pour le coup, chez moi, l’écriture est une affaire d’instinct, de goût et de références. L’impertinence que vous percevez est sans doute liée à ma personnalité et à mon tempérament, rieur, déconneur, mais suffisamment lucide pour mettre à distance ce qui relève de la blague potache et celle qui habille la gravité de légèreté pour mieux la révéler. C’est donc un ton naturel qui emploie les registres assez classiques de la satire, de la caricature, et de l’ironie. La causticité peut écorcher certaines sensibilités, mais il est important que les livres soient des tableaux de variations multiples, entre le rire, les larmes, les éclats joyeux ou tristes. C’est une courbe irrégulière qui fait danser les émotions pour mieux saisir leur vérité. Cette impertinence ne tourne pas en dérision seulement, ce n’est pas une moquerie gratuite, mais une manière d’explorer plusieurs ressorts de l’écriture sans casser la diversité des émotions. On ne choisit pas un ton en écrivant, il est notre prolongement, une identité littéraire non figée, qui garde ses piliers mais s’enrichit aussi d’apports divers.

Quelle est la perception que vous avez de l’accueil réservé au livre en France où vous vivez ?  Au Sénégal, votre pays d’origine dont vous parlez ?

Globalement l’accueil en France, et dans la diaspora dira-t-on occidentale, est très positif. Les critiques ont été très bienveillantes, l’ensemble des émissions, rencontres, critiques, a bien reçu le livre. Quelques réserves ont été exprimées. D’autres réactions hostiles notées aussi. Les derniers sont plus aphones et globalement là où je vis, les papiers ont salué le « courage », la « lucidité » du livre. Au Sénégal, c’est identique. La distribution du livre suivant un circuit irrégulier et tardif, le livre est moins connu, mais grâce à une communication artisanale, très modeste, essentiellement du bouche-à-oreille, le livre est reçu avec les mêmes sentiments clivés. Les journalistes n’ont pas semblé manifester une grande vélocité pour le chroniquer. J’ai été ainsi saisi d’effroi et de dégoût quand un de mes plagiaires a été promu dans un journal, sans que mention ne soit jamais faite de mon livre qui a été plagié. J’avais relaté les faits sur mon profil Facebook. Mais ceux qui ont été sensibles au propos du livre ont abattu un travail de promotion. J’exprime pour eux ma gratitude. Depuis quelques mois, il y a un frémissement au Sénégal, la demande, par beaucoup d’indices, s’accroît. J’aime à penser donc que nous sommes plus dans un marathon que dans un sprint et que in fine, on est ici sur des sujets assez délicats ; et parler du livre suppose aussi une certaine indépendance et un certain courage. Toutes les planètes ne sont pas encore alignées pour le favoriser, mais quelques indices sont très favorables. On verra.

Avez-vous assuré la promotion du livre au Sénégal ?

Pas de manière formelle. Pour des raisons liées à mes engagements universitaires et professionnels, je n’ai pas pu me rendre au Sénégal. Le réseau de distribution et la modestie des moyens de mon éditeur, n’ont pas permis une couverture très prononcée. Beaucoup de lecteurs potentiels du livre ont eu ainsi du mal à se le procurer car les commandes des libraires sénégalais étaient soit modestes, soit inexistantes. Ce qui a eu comme conséquence, le cloisonnement du livre à la sphère diasporique. C’est très dommage parce que mon vœu, c’était d’ouvrir un débat, la réception sénégalaise m’importait donc plus qu’autre chose. Mais un an après sa sortie, par des réseaux annexes, le livre est de plus en plus connu, ce qui augure, si les médias les orchestrent, de débats prochains. Les journalistes n’ont pas non plus été alertés, c’est une erreur aussi. Mais je crois qu’il n’appartient pas aux auteurs de vendre leurs livres. Ils peuvent les défendre, les expliquer, mais pas les vendre. Donc je n’ai pas ressorts et les prérogatives concernant ce champ, toutes considérations intégrées, je ne peux qu’opposer mon impuissance. Mais prochainement, je serai au Sénégal, j’espère explorer quelques pistes et honorer quelques sollicitations.

Ne craignez-vous pas de réactions violentes par rapport à ce que vous avez dit concernant le fondamentalisme mou des citoyens sénégalais, l’attitude de certaines confréries ?

La peur est la pire des anesthésies, la pire des autocensures. A partir du moment où on évite les écueils de l’invective, de l’insulte, des ragots, des rumeurs sans fondement, et qu’on livre une observation documentée, factuelle, alors l’on s’honore d’une position vertueuse. Les sujets pour épineux soient-ils ne doivent pas être contournés. J’ai sans doute une forme de candeur et de témérité mêlées, mais écrire ce que l’on pense n’est pas un délit. La force des confréries et l’allégeance des forces politiques et intellectuelles au fait religieux, ne m’ont pas démobilisé, c’est d’ailleurs un des phénomènes que j’analyse en pointant des relations conniventes sur lesquelles se fondent une entreprise d’endormissement des populations. Je ne suis pas le seul à porter ces combats, sur les talibés, les droits des femmes, etc. Sans doute n’a-t-on jamais (et encore) avec une focale aussi importante, identifié et indexé les pratiques comme je le fais, mais les figures d’écrivains totaux comme Césaire ou Sembene, ont été des modèles et des inspirations. Outre la voie qu’ils ouvrent, je veux recentrer les débats chez nous parce qu’ils sont urgents. Donc aucune peur, de la responsabilité, de la courtoisie, de la cordialité pour ceux qui veulent saisir la main du débat, pas de l’affichage commode, mais le lent, épuisant, frontal et nécessaire débat.

En dehors du blog où vous écrivez fréquemment, peut-on savoir si Elgas prépare d’autres ?

J’écris toujours. C’est un réflexe. Le blog est surtout un site d’archives et de promotion du livre. Les publications sont très rares. J’ai un gros morceau sur la table actuellement c’est ma thèse. J’en mange depuis quelques années et je compte finir le gâteau cette année. Après ce col de montagne, je descendrai ; plusieurs projets se bousculent dans ma tête, des romans et des essais dont certains sont déjà écrits. Je redeviendrai « écriveur » à plein temps.

 

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